International

Inde : la paysannerie assiège le pouvoir

Version imprimable de cet article Version imprimable


Une mobilisation, peu relayée en Occident, contre la libéralisation de l’agriculture bat des records historiques de participation, avec un siège de la capitale Delhi, et fait émerger de nouvelles consciences politiques parmi le paysannat indien.

On aurait pu penser historiquement inégalables les 200 millions de grévistes de février 2019  [1]. Puis en février 2020, ce sont 250 millions de personnes qui prennent la rue pour protester contre les lois racistes d’«  hindouisation  » du BJP (parti au pouvoir, droite populiste)  [2].

Mais depuis septembre 2020, avec les «  trois décrets  » agricoles ce sont 450 millions de paysans et paysannes, syndicalistes, activistes politiques qui marchent vers la capitale New Delhi  ! Pays massivement agricole, l’Inde a déjà été dramatiquement déstructurée par deux «  révolutions vertes  »  : celle de Nehru en 1964, et celle, chaotique et ultralibérale de Modi depuis 2014. Toutes les réformes agraires depuis les années 1980 n’ont fait que livrer le paysannat aux appétits de la chimie phytosanitaire (Bayer, DuPont, Novartis...) et autres semenciers planétaires (Monsanto, Syngenta...) qui influencent les politiques nationales, endettent les agriculteurs et agricultrices faisant du suicide paysan un marqueur national, qui atteint 15 000 morts par an.

Après une première tentative de libéralisation de l’agriculture en 2017, largement non appliquée par les États locaux, Modi fait élaborer en 2020, trois projets de loi visant à soumettre tout le secteur au marché et aux spéculateurs. La loi sur la commercialisation du produit agricole dérégule les places de marché, introduit la gestion électronique et dépossède les fermiers de tout contrôle sur leurs échanges. La loi sur la garantie des prix et services agricoles, hypocritement sous-titrée appropriation et protection, permet de lier par contrat la prévente du produit à un acheteur, sans que les intérêts du producteur soient pris en compte.

Libéralisation et lois anti-fermiers

Enfin, le projet de loi sur les produits essentiels permet à l’État de déclarer comme essentiel tout produit qu’une situation de crise – guerre, famine – peut rendre critique. La liste des produits essentiels comprend tant les semences que les produits phytosanitaires, dont les quantités fixées sont indexées sur l’augmentation des prix... tout ce qui permet à un paysan de faire son métier est contrôlé par un marché fondé sur l’inflation.

« Lois anti-fermiers  ! », s’indignent les syndicats et activistes. Le gouvernement répond par une accélération, largement illégale du processus  : en six jours les projets de lois sont actés par-dessus le pouvoir des États, pourtant souverains sur ces questions. Depuis un an, la mobilisation contre ces actes ne cesse de croître. Animé principalement par le SKM et l’AIKSCC  [3], le mouvement intègre aussi le secteur des transports, à l’origine déjà en 2020 d’une grève générale massive. Elle exige l’abrogation pure et simple de ces lois infâmes. Mais aussi l’abolition d’un ensemble de dispositions scélérates qui étranglent la possibilité même de produire  : prix de l’énergie, interdiction de l’écobuage – pratique vitale en Inde – abandon de toutes les poursuites contre les militantes et militants condamné·es depuis un an. Et le mouvement va mettre les moyens. Dhili Chao  ! Tous à Delhi  !

En novembre dernier, 200 000 tracteurs et 300 000 paysans convergent sur Delhi, bloquant l’approvisionnement, assiégeant le gouvernement, luttant contre la police qui monte des barrages et défonce les chaussées pour stopper l’avancée des tracteurs. Le Fort rouge, symbole de pouvoir est même pris d’assaut  : 250 millions de travailleurs se mettent en grève générale le 26 novembre. Neuf frontières entre États sont bloquées. En février 2021, le mouvement monte des murs de métal et de ciment pour durcir le siège de Delhi, et à ce jour, ses trois principales portes d’accès sont toujours contrôlées par quelque 40 000 protestataires.

Modi avait fait le pari d’une épuration ethnique de basse intensité en s’appuyant sur sa base hindoue. En orchestrant des pogroms antimusulmans soutenus par des milices d’extrême droite et le BJP, il pensait contrôler le pays avec facilité. Seulement, hindou ou musulman, c’est tout le secteur qui est en danger de destruction, et le mouvement actuel non seulement refuse la logique raciste du BJP, mais veut encore rompre avec la logique de caste. Le 14 avril dernier, commémoration nationale d’Ambedkar, le militant Dalit (intouchable) à l’origine de la constitution indienne, le Front uni paysan a appelé Dalits, Adivasis (premiers habitants) et Bahujan (basses classes et... femmes) à manifester partout dans le pays, afin de ne pas laisser le BJP s’approprier ce jour d’hommage et lui contester toute légitimité et crédibilité.

Vers une nouvelle conscience de classe ?

Le mouvement paysan est en train d’ancrer la contestation indienne en dehors de ses schémas habituels issus du maoïsme en proposant de combler la brèche interreligieuse, mais plus important encore, la fracture des castes, il prend le pouvoir à contrepied et organise un mouvement de masse... et quelles masses !

Cuervo (UCL Aix-Marseille)

[3Samyut Kisan Morcha (fédération de 40 organisations syndicales) et All India Kisan Sangharsh Coordination Committee, collectif de 250 syndicats paysans.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut