Syndicalisme

Radio France : L’antenne aux travailleurs !

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Soixante-trois jours de grève, une importante perturbation des programmes : c’est le plus long conflit jamais vu dans l’audiovisuel public. Sans résultat pour l’instant, la grève redémarre en mars. Explications sur cette résistance à la démolition.

« La honte de la République », c’est ainsi qu’Emmanuel Macron a désigné l’audiovisuel public en décembre 2017. Les conclusions en ont été tirées. Moins de deux ans plus tard, c’est l’annonce de 299 suppression de postes à Radio France et d’un plan de 1 000 départs « volontaires » à France Télévisions d’ici à 2022.

L’annonce a indigné les personnels, qui ont entamé une lutte d’une durée inédite : soixante-trois jours. Pas en continu cependant : une sorte de roulement s’est mis en place de façon informelle, mais le résultat est tout de même que beaucoup de grévistes sont à plus de trente jours de retenue sur salaire.

La CGT a été la plus impliquée dans la grève, avec SUD. Du côté des autres syndicats (Unsa, FO, SNJ et CFDT), c’est plutôt l’attentisme qui a dominé... avant d’accepter, le 24 janvier, d’entamer des négociations avec la direction sur une rupture conventionnelle collective à la place du plan de départs volontaires. Une belle escroquerie  [1]

Cela a néanmoins marqué un tournant : les salarié·es sont fatigué·es par soixante trois jours de lutte, et seuls deux syndicats appellent à poursuivre le combat. C’est cette évolution du rapport de force qui a poussé la CGT a opter pour une « pause » dans la grève, avant de la relancer en mars, en pleine période électorale.

Bolloré et Lagardère pour modèles ?

Avant de reprendre la lutte, penchons-nous donc un peu sur cette « honte » dont les salarié·es seraient responsables. Cette réduction des effectifs est annoncée à un moment où le groupe Radio France se porte particulièrement bien. France Inter est en tête des audiences ; France Bleu est la radio généraliste de proximité la plus écoutée ; France Info est le média d’information en continu le plus suivi. Ces chiffres montrent bien que l’enjeu n’est pas économique, mais qu’avec cette attaque, il s’agit de mettre fin à une certaine vision du service public. Même si celui-ci est loin d’être exempt de défauts, aussi bien dans le contenu de ses programmes que dans la façon de traiter ses salarié·es, il reste un rempart contre la concentration des médias aux mains d’une poignée de milliardaires.

Bolloré (CNews, C8, Canal+…) peut imposer Éric Zemmour sur une émission quotidienne, tout en supprimant 500 postes (près de 20 % des effectifs). Lagardère paie ses stars une fortune sur Europe 1 tout en rémunérant ses ­journalistes et technicien·nes au ­lance-pierre. Mais ces méthodes brutales de gestion ne sont pas sans conséquences sur la production, et l’auditoire s’en rend compte ! Canal + a perdu près de la moitié de son public depuis la prise en main par Bolloré (2,6 % de parts de marché en 2015 ; 1,3 % en 2019) et Europe 1 continue sa chute vertigineuse, de 5,5 millions d’auditeurs en 2010 à 2,7 millions en 2019.

On le voit : couper dans les budgets, maltraiter les salarié·es, c’est faire de l’audiovisuel au rabais. Or c’est ce que prétend faire le gouvernement avec l’audiovisuel public. Les premiers bénéficiaires en seraient ses concurrents ­privés, qui rafleraient des parts d’audience, et les marchés publicitaires qui vont avec.

Relative indépendance du service public

La relative indépendance du service public – dont témoigne la liberté des chroniqueurs de France Inter de se moquer ouvertement de leurs patrons  [2] – a contribué à son succès. De même, les gens se sont sûrement rappelés que France Bleu et France 3 Normandie ont été les seuls médias qui ont continué à traiter de la catastrophe de Lubrizol à Rouen alors que tous les autres l’ont zappée pour s’occuper de la mort de Chirac. La fusion à venir des rédactions de France Bleu et de France 3 risque d’ailleurs de réduire le maillage régional au profit d’une centralisation parisienne de l’information…

Résistance et détournements

L’enjeu de cette mise à sac de l’audiovisuel public est de mater tout esprit de contestation et de contre-pouvoir qui peut encore se loger au sein des médias contrôlés par l’État. De laisser le paysage audiovisuel se faire grignoter par le racisme, l’islamophobie, le sexisme et le mépris de classe. De faire passer l’information après la communication.

Les conséquences d’une casse de l’outil de travail pour l’emploi et la qualité sont évidentes. À France Médias Monde (qui regroupe France 24, RFI et la radio arabophone MCD), la décision de fermer un émetteur à Chypre sans l’accord des syndicats a entraîné, les mois suivants, un plan de suppression de postes dans la radio arabophone MCD.

Et si la solution pour un paysage médiatique viable n’était pas d’abandonner le cœur de métier pour aller vers la rentabilité, mais au contraire de laisser les salarié·es faire ce qu’ils savent faire ? Et si la solution était tout simplement de donner moins de pouvoir aux dirigeants et davantage aux travailleuses et aux travailleurs ? C’est l’un des enjeux de la grève : rappeler qui produit, qui fait vivre la radio, ce que les salarié·es en lutte ont bien su mettre en avant au cours de leurs actions. Qu’il s’agisse des vœux de la présidente interrompus par les choristes de Radio France entonnant Le Chœur des esclaves (tiré du Nabucco de Verdi) ou du podcast Radio dedans dehors, permettant aux grévistes de continuer à informer sur les sujets qui les intéressent sans avoir à quémander l’aval de la direction.

La lutte va-t-elle donc repren­dre en mars, comme l’espèrent les syndicats combatifs ? « Difficile à dire en période de creux, répond Lionel Thompson (SNJ-CGT), mais ce qui est sûr c’est que personne n’est satisfait. Le mois de mars, c’est celui des municipales, et cela va aider dans le rapport de force. »

Mathieu (UCL Paris nord-est)


SIBYLE VEIL, UNE TECHNOCRATE DE CHOC

La PDG nouvellement nommée à Radio France, Sibyle Veil, est un pure produit de la technocratie : Sciences Po, l’ENA, avant d’entrer au Conseil d’État puis d’être occupée par la destruction de l’hôpital public au sein de l’AP-HP. Elle n’a jamais présenté ni réalisé une émission devant un micro ou derrière une console. La seule raison qui a amené Emmanuel Macron à la nommer, c’est leur camaraderie sur les bancs de l’ENA. Elle entre dans la déjà longue liste des dirigeantes et dirigeants d’entreprises et d’administrations publiques nommé·es pour leur capacité à rendre rentable ce qui n’a pas à l’être, sans jamais tenir compte de l’avis des salarié·es.

Arrivée en 2018 dans une radio déjà affaiblie par la gestion de son prédécesseur (270 postes supprimés depuis 2015), elle sera chargée d’enchaîner avec la mise en place d’un plan d’économie de 60 millions d’euros. Sa mission est également de gérer la « modernisation des métiers vers le numérique », consistant à automatiser une partie des savoir-faire des techniciens et des journalistes, ce qui ne conduira qu’à des programmes standardisés plus médiocres.

On passerait ainsi de la production d’« émissions radiophoniques », dans une logique de service, à celle de « contenus audio », dans une logique de produits commerciaux. À croire que la volonté de la présidente est d’avoir des salarié·es aussi flexibles et adaptables que les programmes qu’ils diffusent.

[1Lire « Pimkie, PSA, IBM : peinard, la DRH, avec la rupture conventionnelle collective », Alternative libertaire, juin 2018.

[2Voir, entre autres, la websérie Sibyle et Guy, réalisée par la bande de Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice, pour tourner en dérision Sibyle Veil et Guy Lagache, PDG et directeur de la stratégie éditoriale de Radio France.

 
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