Capitalisme effréné : Gorz et le souffle radical de l’écologie

Version imprimable de cet article Version imprimable


Méconnu en France, André Gorz est l’un des grands penseurs de l’écologie politique. Il a contribué à en donner une définition bien plus large que la simple défense de l’environnement, en articulant les relations que l’homme pouvait avoir avec la nature, ses semblables et lui-même. De la critique d’un productivisme inhérent au capitalisme à l’émancipation du travail par la sortie de la société salariale, il nous laisse une œuvre majeure qu’il est bon de se réapproprier en ces temps de crise.

Marqué par une jeunesse soumise à la rupture familiale et à l’exil, André Gorz trouve dans la philosophie la possibilité de se forger en tant qu’individu. Ses élaborations théoriques complexes rendent compte de sa difficulté à s’exprimer et à se percevoir en tant que sujet. En ce sens, il critique l’éducation qui nous conduit à être un autre, à ce que la société veut nous voir faire, niant le potentiel, les possibilités de production de chacun et son pouvoir de contestation. Ingénieur chimiste de formation, il devient rapidement journaliste et collabore dans différents journaux, faisant ainsi connaître ses analyses sur l’économie, les mouvements politiques et syndicaux ou le nucléaire. En se servant des écrits de Sartre, Marx et de la psychanalyse, il va remettre les enjeux individuels au centre de sa réflexion politique en réalisant sa propre conversion morale sous forme d’un traité philosophique [1]. Cette vision singulière refuse l’Homme comme pur produit des structures et lui permet de développer une approche où la production de soi est centrale, le rôle de la conscience individuelle essentiel pour se libérer de l’aliénation. Loin d’être un producteur de grands concepts philosophiques, sa réflexion est plutôt une tentative de se comprendre, de se découvrir, de se libérer. A l’instar d’Ivan Illich, l’autonomie est centrale à ses yeux et doit être un projet politique à part entière. Fait rare, il est un des premiers à percevoir les enjeux émotionnels comme une des composantes de la transformation sociale, ceci en grande partie grâce au souffle amoureux qu’il partageait avec sa femme Dorine [2].

[*Un anticapitalisme nécessairement écologique*]

Mais Gorz est surtout connu comme un pionnier de l’écologie politique en publiant dès les années 70 deux ouvrages majeurs, Ecologie et politique et Ecologie et liberté [3]. Il fut l’un des premiers à concilier une analyse critique du marxisme avec une pensée écologique. C’est d’ailleurs sa critique du capitalisme qui l’a conduit à l’écologie car, selon lui, la dénonciation de ce système économique amène nécessairement à s’interroger sur les conséquences d’une accumulation matérielle qui se voudrait illimitée. En effet, pour tenter de satisfaire son appétit insatiable, le capitalisme doit sans cesse produire. Pour s’assurer des débouchés, il crée des besoins délirants grâce au marketing ou à la guerre. Le productivisme n’est donc pas une caractéristique annexe du capitalisme, il lui est intrinsèque. Or une telle surconsommation, créée de toutes pièces, entraîne les effets désastreux que l’on connaît, tant sur notre environnement que sur notre autonomie individuelle. Pourfendeur précurseur de la société de consommation et de l’aliénation qu’elle provoque, Gorz est proche de l’école de Francfort – il fut ami d’Herbert Marcuse – et incarne l’un des principaux théoriciens de la critique sociale en France. Il dénonce également la séparation croissante des travailleurs-producteurs et des consommateurs, engendrée par une division du travail excessive, qui fait que « nous ne produisons rien de ce que nous consommons et ne consommons rien de ce que nous produisons ». Gorz ne se place pas sur le terrain d’une écologie moralisante stigmatisant les gestes individuels. Pour lui, c’est l’ensemble du processus de production qu’il faut remettre en cause. Il insiste d’ailleurs sur le fait qu’un communisme qui ne se contenterait que de prendre le contrôle des moyens de production et de répartir égalitairement les richesses ne vaudrait pas mieux que le capitalisme. Tout révolutionnaire se doit donc de repenser les fondements du système productif, de son organisation à sa finalité. Concret comme à son habitude, il pousse sa réflexion jusqu’à proposer des alternatives écologistes très détaillées dans Misères du présent, Richesse du possible [4].

[*Travail et économie de l’immatériel*]

L’analyse du capitalisme passe, chez Gorz, par l’analyse de sa dynamique et par l’étude de l’organisation du travail à travers une réflexion sur les techniques. Gorz a saisi que le capitalisme est rentré dans une nouvelle ère. La finance, d’abord, puis ce que l’on appelle l’économie immatérielle, ou capitalisme cognitif, signe une phase inédite dans l’évolution du capitalisme : la production de valeur dépend de qualités immatérielles – style, nouveauté, prestige de la marque… – déconnecté de son utilité. Cette évolution s’accompagne d’une extension croissante du domaine de la marchandise aux biens communs : savoir, connaissance, créativité. Gorz y voit cependant une occasion inédite d’étendre la sphère de la gratuité car le capitalisme contrôle difficilement l’autoproduction et l’échange de ces nouvelles marchandises, comme par exemple les logiciels libres. L’augmentation massive du chômage et le recours croissant au travail précaire fait douter Gorz d’un retour possible au « plein emploi ». Il en vient à analyser le travail et son organisation dans le système de production capitaliste – division, atomisation, hiérarchisation des tâches – et à constater que la prise de contrôle par les producteurs est impossible. Au contraire, pour lui, la nouvelle classe potentiellement révolutionnaire de nos jours s’incarne dans ce qu’il appelle les « non-travailleurs », constituée par les précaires et autres personnes qui ne s’identifient plus par rapport à leur travail. Cette analyse engendrera sa critique acerbe contre le mouvement syndical et le poussera à proposer une sortie de la société salariale. Mais il ne plaide pas pour un retour en arrière : les gains de productivité obtenus à travers l’essor des techniques sont un des moyens pour réduire la durée du travail aliéné et favoriser l’émergence d’une sphère d’activité autonome échappant au règne de la marchandise. Il conçoit ainsi le versement d’une allocation sociale universelle sans conditions. Cette déconnection entre travail et revenu permet de libérer l’individu des contraintes du « marché du travail » en faisant bénéficier tout le monde des richesses socialement produites [5]. Pour Gorz, l’utopie est devant nous et la sortie du capitalisme a déjà commencé.

Claude (AL Paris Nord-Est) et Julien (AL Montpellier)

[1Le traître, Le Seuil, 1957 et Folio Essais, 2005. La morale de l’histoire, Le Seuil, 1959. Fondements pour une morale, Galilée, 1977.

[2Lettre à D. Histoire d’un amour, Galilée, 2006 et Folio, 2008.

[3Écologie et politique, Galilée, 1975. Écologie et liberté, Galilée, 1977.

[4Misères du présent, Richesse du possible, Galilée, 1997.

[5Idem.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut