Tunisie : La révolution face à la récupération

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Le processus révolutionnaire en Tunisie dépend de l’action du mouvement social. Au sein de celui-ci, le syndicat Union générale tunisienne du travail est un élément clé. Analyse d’une force qui oscille entre la compromission avec le pouvoir et la volonté de changement radical d’une partie de la base.

Trois ans et demi sont écoulés depuis le début du processus révolutionnaire tunisien. Ce processus qui a vu la jeunesse révoltée affronter toutes sortes de contre-révolutions. D’abord, l’Otan qui saute sur la région par ses moyens gigantesques allant de la force militaire jusqu’aux milices islamistes injectées pour foutre le chaos et légitimer la dictature et l’asservissement en échange de la sécurité et de la paix.

Les États capitalistes, quant à eux, malgré les coups d’affaiblissement, ont gardé l’essentiel de leur potentiel, renforcé par une galaxie de partis, d’ONG et de personnalités réformiste. Ceux-ci ont répondu avec réactivité à l’appel des pionniers des régimes en place afin de barrer la route au processus révolutionnaire et de le remplacer par un processus opposé dit «  processus de transition démocratique  ». Celui-ci se limite à une restauration du régime policier et au renforcement du capitalisme libéral cher aux pilleurs mondiaux, régionaux et locaux.

L’essoufflement et l’état de stagnation du processus révolutionnaire ne sont sûrement pas dûs aux seuls facteurs extérieurs, objectifs, imposés malgré leur importance. En effet, les facteurs internes, subjectifs, propres aux forces sociales potentiellement révolutionnaires, sont bien plus importants.

L’UGTT, domination des franges conservatrices

Dès sa naissance en 1946, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) ne se limite pas à une action strictement revendicative, mais adopte une orientation nationaliste anticolonialiste. De son rôle majeur dans la lutte pour l’indépendance, elle conserve ensuite une capacité à mobiliser bien plus de salarié-e-s, d’étudiants, de militants associatifs, de citoyens que toute autre force. L’UGTT reste pour ces raisons un élément décisif dans les échéances politiques.

Alors que la base pousse vers l’autonomie face à l’État, la bureaucratie syndicale entend garder sa relation de partenariat avec le parti au pouvoir afin de préserver son appareil et ses privilèges. D’où une attitude équilibriste oscillant entre soumission et résistance au régime en place. D’où également certains traits proches de ceux de son allié/rival, le parti du Néo Destour  [1] : hostilité à tout pluralisme syndical, structuration hypercentralisée, etc.

Depuis la fin des années 1960 et avec le développement rapide et massif de l’enseignement, une main d’œuvre diplômée arrive massivement sur le marché du travail. La syndicalisation rapide des fonctionnaires des services publics engendre une nouvelle génération syndicale plus politisée et plus ouverte aux idées de gauche et d’extrême gauche. La tendance vers l’indépendance vis-à-vis de l’État et du parti au pouvoir, la démocratie et la lutte de classe se développent surtout dans quelques fédérations du secteur public (enseignement, poste et télécommunications, transports, santé...), tremplin d’une opposition radicale connue sous le nom de «  gauche syndicale  ». La grève générale de janvier 1978, réprimée dans le sang, a été la première confrontation ouverte et de masse entre l’UGTT et la police et l’armée.

Entre répression et ralliement

L’UGTT a ensuite été périodiquement réprimée et partiellement démantelée. Mais à chaque fois la continuité a été assurée par une résistance clandestine encore plus radicale, et le pouvoir a du reconnaître à nouveau la centrale syndicale et négocier avec elle. Suite au putsch de Ben Ali, en 1987, de nouvelles relations s’instaurent avec le pouvoir. Des moyens financiers considérables sont mobilisés pour corrompre des cadres syndicaux issus de la gauche syndicale. Au nom de la priorité de la lutte contre le danger intégriste, certains se rallient à Ben Ali, facilitant l’instauration d’un régime policier qui finit par étouffer toute vie politique et sociale.

La nouvelle orientation officielle de l’UGTT est de passer de la culture revendicative décrétée «  archaïque  », à des relations entre «  partenaires sociaux  », menant des négociations «  constructives  ». Une partie importante de la base syndicale s’est néanmoins impliquée avec détermination dans le processus révolutionnaire initié en décembre 2010. Alors que le secrétaire général Abdessalem Jrad négocie un plan de sauvetage avec Ben Ali puis avec ses successeurs, des unions régionales et des fédérations entières se détachent de la position officielle d’équilibriste et de médiateur pour organiser et encadrer les mobilisations. De nombreux syndicalistes sont membres des structures populaires révolutionnaires, initiant les occupations, ainsi que les confrontations avec la police et les milices du régime. Après la chute du dictateur le 14 janvier, l’UGTT devient l’interlocuteur le plus crédible et le plus représentatif que doivent prendre en compte toutes les manœuvres de récupération menées par les restes du régime, l’armée, les États-Unis et l’Union européenne.

C’est en grande partie sur l’attitude de l’UGTT que repose aujourd’hui la continuation ou pas de la révolution.

Ligne équilibriste

Dominant le Conseil national de la protection de la révolution formé en opposition aux mobilisations des jeunes au Kasbah 1 et 2 et pour entamer un partenariat avec une aile du régime de Ben Ali d’une part et les islamistes de l’autre, la direction de l’UGTT a pu, au moment de l’instauration du «  processus transitoire démocratique  », permettre au gouvernement provisoire de se maintenir en place, au détriment d’une rupture révolutionnaire démocratique et sociale.

Après le 23 octobre 2012, l’UGTT continue à défendre une ligne équilibriste, de consensus et de collaboration de classe. ACes syndicalistes de base se battent à côté des jeunes chômeurs, étudiants, et à coté des citoyens des secteurs et des régions déshérités, contre la répression sanglante à Siliana, Gafssa, Sidi Bouzid, Kairouan, le Kef etc. Cependant, la direction centrale négocie des «  solutions à la crise  » et appelle au calme et à la raison au nom du nationalisme et de la lutte contre un terrorisme sur demande manipulé, voire même stimulé, financé et/ou protégé par l’État.

Durant le pouvoir des islamistes, l’UGTT était le parrain principal du «  débat national  » et du «  congrès de salut national  ». Les autres superviseurs de cette démarche, à savoir l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), la Ligue des Droits de l’homme, et l’Ordre national des avocats, n’ont pas autant de force pour jouer le même rôle de briseur de mobilisations sociales en relance. Un grand nombre de partis opposants adhère à un consensus de sauvetage du régime contre la révolution, vue comme porteuse de chaos, de violence et forcément productrice de terrorisme.

Mohamed Amami (Al Gard)

[1Le Néo Destour a été renommé en 1964 Parti socialiste destourien, puis RCD avec Ben Ali.

 
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