Elections : L’extrême gauche : Une radicalité sans réponse politique.

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A l’occasion des échéances électorales à venir, les listes alternatives et d’union LCR/LO proposent aux luttes et aux mouvements sociaux de se faire représenter dans les institutions. Quelle réponse anticapitaliste et libertaire à cette « offre politique » sans perspective ?

À gauche comme à droite, les prochaines élections régionales sont déjà le prétexte d’une vaste campagne dirigée contre l’extrême gauche.

La crainte que certains politiciens ont d’un score élevé des listes trotskystes ou de certaines opérations locales, dites alternatives les conduit à taper fort. Tout est prétexte pour stigmatiser l’extrême gauche. Et, derrière ce terme, il faut bien voir que tout ce qui est désigné ainsi est tout ce qui est radical et pas dans le moule des deux blocs d’alternance.

Les commentateurs qui se chargent de relayer les points de vue des responsables de communication et des porte-parole de la droite et du PS ne font pas dans la dentelle. Le dernier Forum social européen en a été l’occasion. Au-delà de l’extrémisme toujours vilipendé, on a essayé d’inoculer le venin infamant d’une complaisance envers l’antisémitisme. Nul doute que l’extrémisme sera un grand succès de la critique.

Feu sur l’extrême gauche

À gauche, avec toujours cette manie outrancière de se prendre pour les représentants naturels des victimes de la politique de la droite, on criera à l’irresponsabilité. On dira combien est scandaleux le refus de faire élire des majorités dirigées par le Parti socialiste. On criera au risque du FN. À droite, pour répondre à la porosité thématique avec l’extrême droite, on fustigera aussi l’extrémisme de gauche que le PS voudrait courtiser pour gagner des régions.

On peut donc prédire, sans trop de risque que l’extrême gauche et tout ce qui est un peu radical, va faire l’objet d’une campagne au canon. Alors on pourrait se dire, est-il bien utile dans ce contexte d’ajouter un point de vue critique aux choix politiques pris par les deux formations trotskystes LO et LCR et les listes locales alternatives ?

Unité dans les luttes

Tout d’abord, il semble nécessaire que les choix faits par les partis trotskystes, et par des listes locales alternatives ou listes ouvertes du PC, ne soient pas l’occasion d’un affaiblissement supplémentaire des capacités de mobilisation. Il importe que les choix différents ne conduisent pas à une division et un morcellement encore plus important. En clair, ce n’est pas parce que certains se rêvent en grand manitou de la recomposition politique que cela doit prendre le pas sur les nécessaires luttes à mener.

La pluralité d’offres pour « représenter les luttes », pour proposer des mesures d’urgence, pour s’allier ou non au deuxième tour avec le Parti socialiste, créent nécessairement des tensions entre les différentes composantes. Certain(e)s militant(e)s qui s’opposaient, il y a peu, à l’autonomie du mouvement social crient à la récupération dès lors que des animateur(trice)s de mouvements de lutte vont livrer sur d’autres listes le capital symbolique de ces mouvements, en se présentant et en sachant pertinemment que le mandat détenu sera accolé à cette liste politique.

Mais, pour autant, tous ceux et celles qui s’apprêtent à être présent(e)s sur des listes au nom de l’ouverture de tel ou tel courant, au nom d’une certaine idée de la recomposition politique ne peuvent se contenter de dire, « les autres le font bien ».

Il ne s’agit évidemment pas d’interdire à quiconque de faire des choix politiques. Ce qui est en jeu c’est la récupération, au nom de l’activité associative, syndicale, etc. des associations et des syndicats eux-mêmes. Il s’agit, pour les « candidat(e)s issus du mouvement social », de faire croire qu’ils/elles engagent en creux tout le monde. Il y aurait pourtant un moyen simple : il suffirait de demander démocratiquement aux membres des associations, des syndicats, des structures de lutte, de se prononcer. Et, dans l’hypothèse où cette voie ne pourrait pas marcher, il suffirait d’attendre un temps de décence entre le moment où on exerce un mandat et le moment où on se présente. Évidemment ce n’est pas la voie suivie.

De même, les libertaires et les autogestionnaires peuvent légitimement être agacé(e)s par la conversion politicienne accélérée de militant(e)s qui, il y a peu encore, considéraient les élections comme un moment de simple propagande, alors qu’aujourd’hui, prétendant faire de la politique en grand, ils/elles pensent pouvoir prendre la place électorale du Parti communiste. Hier, habités de la certitude d’être l’avant-garde révolutionnaire, mués aujourd’hui en partis d’avant-garde électoralistes, ils nous expliquent qu’ils vont représenter la radicalité qui s’exprime dans les luttes.

Ils oublient un peu vite que leurs prétentions s’appuient sur des organisations très faibles en nombre et qu’aucune liste ne peut prétendre être investie par les mouvements sociaux de cette auto-proclamation.

Ils oublient un peu vite également cette désaffection de plus en plus forte des électeurs et des électrices, et, en premier lieu, des exploité(e)s pour un système politique de délégation de pouvoir. La crise des institutions, de la représentation et de la légitimité ne peut tout de même pas conduire à jouer les rabatteur(se)s pour les institutions étatiques décrédibilisées.

Le marketing politique (l’espace qui se libère avec la chute du PC et qu’il faut occuper) ne peut pas tenir lieu de programme et de projet politiques. À quoi bon dire ce que les mouvements de lutte disent déjà eux-mêmes si sur le plan des contenus politiques c’est le vide ? Ou dit autrement : à quoi bon vouloir remplacer le vide par un autre vide politique, même si c’est pour rappeler les revendications qui s’expriment dans les luttes ?

La question décisive, de la démocratie, des institutions, d’une autre façon de faire de la politique reste en jachère. Changer de dirigeants pour changer le monde ou changer le monde tout simplement ?

Quand Christian Picquet de la direction de la LCR dit (La République dans la tourmente - essai pour une gauche à gauche, éditions Syllepse 2003 ) qu’il faut rompre avec le bolchevisme et qu’il propose de prendre le terme de république, comme perspective nouvelle, (évidemment, une république sociale, démocratique), il utilise le terme qui permet, au-delà des définitions divergentes, de montrer une connivence politique large autour de la république. Et, cette république, cette politique, fonctionne avant tout par la participation au jeu électoral.

Sa critique du mouvement libertaire est que la « défiance envers la politique l’aura conduit à l’impuissance. Sauf à la réduire à un simple contre-pouvoir face à des institutions supposées corruptrices par nature, la pratique de la démocratie ne saurait se limiter au fonctionnement interne des organisations sociales et au développement de formes d’auto-organisation plaçant les grèves sous la direction vigilante des travailleurs »".

L’Appel pour l’autonomie du mouvement social et ses signataires, dont Pierre Bourdieu, seraient sans cohérence politique, laisseraient « les mains libres à des appareils partisans de plus en plus déconnectés des réalités locales. Pis, elle concourt au dépérissement de la démocratie… »

Ainsi donc, les libertaires et les partisans de l’autonomie du mouvement social seraient disqualifiés et mettraient en cause même la démocratie. Pourtant nous n’arrivons pas à saisir le mode d’emploi qui veut confondre pouvoir et contre-pouvoir, mais surtout les activités de pouvoir et celles de contre-pouvoir. Comment peut-on à la fois être au pouvoir et prétendre en même temps diriger le contre-pouvoir ? Nous ne saisissons pas bien quel est donc ce projet émancipateur de la république qui soutient l’auto-organisation dans les luttes et qui, sur le plan de la représentation politique, défend la délégation de pouvoir.

Un projet libertaire

Il reste aux libertaires beaucoup de travail à faire pour que le projet de société libertaire, la démocratie directe soient plus crédibles. Le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho- syndicalisme ont des responsabilités au regard de leurs erreurs et de leurs échecs. Mais c’est certainement grâce à la conception héritée de ce courant que le mouvement social existe encore aujourd’hui et qu’il peut développer des pratiques sociales novatrices. C’est bien parce qu’elles sont fondées sur l’idée que les exploité(e)s sont capables d’élaborer eux/elles-mêmes à partir de leur lutte, un projet émancipateur, et qu’il n’y a aucune raison de subordonner l’action aux choix des partis et des organisations politiques, que les luttes font autant de politique.

Il y a encore beaucoup à faire pour que de l’auto-organisation dans les luttes, on passe à l’auto-émancipation et à la révolution sociale.

Mais la délégation de pouvoir au sein des institutions étatiques au nom d’une démocratie à bout de souffle n’est pas le prolongement de l’auto-organisation dans les luttes et des luttes anticapitalistes.

Nous réaffirmons sans sectarisme que ce sont les luttes qui peuvent changer la société, que c’est l’auto-organisation des luttes qui construit l’auto-émancipation. Les luttes font de la politique et les organisations politiques sont souvent en retard vis-à-vis de ce qui émerge des luttes et des mouvements sociaux. D’une certaine manière, nous sommes tou(e)s invité(e)s à penser et à repenser la démocratie, d’un point de vue de classe. Les réponses actuelles ne sont pas satisfaisantes et les prochaines élections ne seront malheureusement pas l’occasion de débattre centralement de cette question.

Pour autant, nous ne sommes pas quittes, et il y a, y compris au niveau de l’élaboration, encore beaucoup de travail à faire. C’est cette voie là que nous avons choisie.

Il importe que ces questions soient discutées et que les conditions de l’unité dans les luttes ne soient pas obérées par les préoccupations électoralistes du moment.

Thierry Auréliano

 
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