Marie et Manu (AESH, SUD-Éduc) : « L’Éducation nationale utilise une misère sociale pour en exploiter une autre »

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Malgré une mobilisation impressionnante, la réforme Blanquer pourrait encore dégrader la situation des accompagnantes et accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH), ces personnels qui accompagnent les enfants handicapés dans leur scolarité.

Le syndicat SUD dénonce cette supercherie du ministre qui consiste à scolariser les élèves à besoins spécifiques dans des classes ordinaires sans former les enseignantes et enseignants, sans fournir les moyens humains nécessaires au suivi de leur scolarité dans les classes et sans produire d’avancées concernant le statut et les conditions de travail des AESH. Nous avons recueilli le sentiment de Marie et Manu tous deux syndiqué·es à SUD Éducation 75.

Alternative libertaire : Pourriez-vous présenter et expliquer en quoi consiste votre métier  ?

Marie : J’ai 30 ans et je suis AESH depuis 2016. Durant mes études d’infirmière, j’ai eu un accident du travail qui m’a paralysée pendant plusieurs années. J’ai voulu travailler comme AESH. J’exerce dans une école primaire où je m’occupe de trois élèves de 9 à 11 ans ayant des difficultés de compréhension et de concentration. Je fais un bilan chaque matin avec l’enseignant afin d’évaluer les progrès des enfants dont je m’occupe et les difficultés qu’ils et elles rencontrent afin de pouvoir leur proposer des activités adaptées.

Manu : J’ai 30 ans et je suis AESH depuis 2013. J’étais assistant d’éducation avant et je voulais travailler dans l’Éducation nationale. Je m’occupe de deux élèves en 6e et 3e Segpa. Je les aide au quotidien dans leur scolarité et parfois dans leur réalisation de vie d’élève, mais aussi dans leur orientation, la préparation des contrôles et des examens, la recherche de stages.

Il n’y a pas de journée type. Il faut en permanence s’adapter aux élèves sans pour autant les materner. On accompagne également les élèves lors des épreuves des examens nationaux (brevet des collèges, BEP, bac…) pour leur permettre de passer les épreuves dans des conditions qui favorisent leur réussite au même titre que les autres élèves.

Pourquoi la formation est-elle insuffisante ?

Marie : Nous avons une formation de 60 heures qui débute lors de notre prise de fonction. La formation s’étale sur six à huit mois pendant lesquels on est à la fois en classe et en formation. Elle n’est pas adaptée aux réalités que l’on croise au quotidien. On n’a pas assez d’outils.

Manu : Cette formation ne nous permet pas de nous préparer à la réalité de notre métier  : on nous parle du fonctionnement du système scolaire, de l’enfance, du handicap, mais sans rentrer dans le fond du sujet. Par ailleurs, aucune remise à niveau n’est faite alors que des collègues accompagnent des élèves en terminale ou en BTS. Nous avons dû apprendre notre métier sur le terrain et en nous formant par nous-mêmes.

En quoi votre métier est précaire ?

Marie : Notre métier est précaire par le salaire. Nous sommes payé·es au Smic horaire annualisé pour un temps de travail entre 20 et 24 heures hebdomadaires pour la majorité d’entre nous soit un salaire qui oscille entre 600 et 800 euros net sans pouvoir cumuler un autre travail.

Nous ne sommes pas payés pour les temps de préparation, de réunion et de concertation que nous faisons en dehors des heures de présence. Nous avons pourtant besoin de ces temps pour pouvoir faire correctement notre travail. L’Éducation nationale utilise une misère sociale pour en exploiter une autre.

Manu : Nous subissons des temps partiels imposés. Il y a 1 500 AESH dans l’académie de Paris et seulement une centaine sont à temps plein. Nous sommes six ans en CDD, voir beaucoup plus pour les collègues qui ont eu un contrat unique d’insertion (CUI) avant d’obtenir un CDI.

Votre métier est indispensable. Pourtant vous n’avez aucune reconnaissance  !?

Marie : En début d’année nous devons recevoir un document expliquant les difficultés des années précédentes et les adaptions proposées. Il faut souvent le redemander à plusieurs reprises avant de l’obtenir. Les besoins des enfants sont réévalués tous les ans, il arrive que les AESH ne soient pas conviés à ces réunions. On entend souvent qu’un ou une AESH peut en remplacer un·e autre. Le mépris est total et nous sommes invisibilisés du fait de nos conditions de travail et de l’absence de statut.

Manu : Il n’y a aucune reconnaissance de notre profession. Nous ne sommes pas considérés comme personnels de l’Éducation nationale. D’ailleurs nous n’avons pas été conviés à la concertation nationale sur l’école inclusive alors que nous sommes au cœur de cette question.

Quelles sont les conséquences de la réforme Blanquer pour les AESH et les élèves en situation de handicap ?

Manu : Le ministre a annoncé l’instauration à la rentrée 2019 des pôles inclusifs d’accompagnement localisé (PIAL) pour organiser la présence des personnels AESH auprès des élèves en situation de handicap. Ces PIAL réuniront plusieurs écoles autour d’établissements du second degré (collèges ou lycées). L’idée est de mutualiser les accompagnements  : plus d’élèves par AESH et donc forcément moins d’heures pour chaque élève.

Notre crainte est que la gestion sur un pôle et la réévaluation des besoins par on ne sait pas trop qui entraîne des modifications d’accompagnement tout au long de l’année, des changements incessants d’emploi du temps et de lieu de travail pour les AESH et une rupture de l’accompagnement sur le long terme qui est pourtant un gage de réussite pour la scolarité des élèves.

Le gouvernement a annoncé la fin des contrats uniques d’insertion sans pour autant dire si nos collègues passeront en CDD et si leurs années d’ancienneté seront comptabilisées.

La réforme Blanquer propose aux AESH d’avoir un double employeur  : l’Éducation nationale et les collectivités territoriales pour accompagner les enfants en situation de handicap durant les périodes périscolaires. C’est présenté comme une solution aux temps partiels imposés, mais ça n’en est pas une et cela nous éloigne d’un statut de fonctionnaire.

Quelles sont vos principales revendications ?

Notre principale revendication est la titularisation sans condition de diplôme, de formation ou de nationalité de toutes et tous les AESH actuellement en poste, quel que soit le type de contrat, par la création d’un corps de fonctionnaire. Nous revendiquons, aux côtés du collectif des AESH, un salaire à 1 700 euros net pour un temps plein à 28 heures dont 24 heures maximum d’accompagnement auprès des élèves.

Nous demandons une formation d’un an rémunérée à l’entrée dans le métier. Le changement du nom de notre métier en celui d’éducateur·trice scolaire spécialisé·e, valorisant ainsi nos compétences, et notre rôle pédagogique et éducatif.

Nous pensons que nous ne devrions pas accompagner plus de deux élèves sur une même année.

Propos recueillis par Marie (UCL Paris Nord-Est).

 
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