Ferroviaire : Les syndicats de lutte mis au pied du mur

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Arrivée d’opérateurs privés, montée inéluctable des salarié·es sans statut cheminot, réduction des moyens humains avec les CSE, renouvellement générationnel… le secteur est en plein bouleversement. Heureusement, la combativité ne baisse pas ! Pour rester dans la course, le syndicalisme de lutte va devoir s’adapter à ce contexte.

Au printemps 2018 se déroulait l’une des plus grandes grèves du secteur ferroviaire, tant par sa durée que par la participation massive des cheminotes et cheminots. La SNCF chiffre le nom­bre de jours de grèves moyen à 4,69 par cheminot·e en 2018... soit presque le même nombre de jours qu’en 1995 !

Ce mouvement s’est pourtant soldé par une défaite  [1] et nous avons déjà souligné le recul inquiétant de l’auto-organisation des assemblées générales de ­grévistes, malgré de rares tentatives de sortir du mode de gestion de la grève imposé par la fédération CGT.

Un an après la fin de cette grève, et alors que les principales dispositions de la loi ferroviaire seront applicables le 1er janvier 2020 (fin des recrutements au statut cheminot, éclatement en 5 sociétés anonymes...), il faut s’interroger sur la stratégie à mettre en œuvre pour reconstruire le rapport de force.

L’effet déjà sensible des CSE

La grève de 2018 n’a pas permis l’impulsion d’assemblées générales massives qui fixent elles-mêmes leurs revendications et se coordonnent pour déterminer des modes d’action. En revanche, sa durée a largement mis à l’arrêt de nombreuses structures syndicales dont les militantes et militants ont consacré toute leur énergie dans la lutte.

Les élections pro de fin 2018 ont été observées de près pour mesurer l’audience des différents syndicats ayant combattu avec plus ou moins de virulence la loi ferroviaire  [2]. Mais leur principale conséquence a été la disparition d’environ 80 % des représentantes et représentants du personnel à la SNCF. En effet, plus que toute autre entreprise, celle-ci a profité de l’opportunité qu’offrait la mise en place des comités sociaux et économiques (CSE, qui remplacent les anciennes instances CHSCT, DP et CE) et imposé des périmètres ­géographiques très étendus ­(parfois nationaux) avec un nombre de représentants du personnel minimal.

Avec moins de syndicalistes déchargés pour faire des tournées auprès des collègues, sur des régions nettement plus vastes, le risque est d’aller vers un syndicalisme « de permanents » éloignés du terrain. Et de fait, aucune organisation syndicale n’a été épargnée par une polarisation de l’activité syndicale sur les élu·es aux CSE, et par un désengagement sensible de nombreuses anciennes et anciens délégué·es.

Dynamisme à l’échelon local

L’année 2019 n’a pas vu de mobilisation massive des cheminotes et cheminots à l’échelon national, mais de nombreux conflits locaux ont eu lieu. Ils démontrent la combativité intacte des travailleuses et travailleurs du rail. Après les grèves nationales perdantes qui se sont succédés, il pourrait être tentant de se replier sur des grèves locales et sectorielles.

Les camarades du secteur postal en savent quelque chose, dans une branche qui connaît de très nombreux conflits locaux longs et radicaux, mais n’a pas connu de lutte d’ampleur nationale depuis de nombreuses années. Pourtant, même si la multiplication des acteurs privés dans le secteur ferroviaire va compliquer les mobilisations nationales, il sera évidemment nécessaire de développer des luttes à l’échelle de l’ensemble de cette branche !

Inclure les gilets jaunes

Retraites à points, attaque frontale contre les régimes spéciaux, mise en œuvre de la loi ferroviaire de 2018, toutes les équipes combatives doivent chercher à construire un mouvement de grève reconductible d’ici la fin de l’année en cherchant l’unité syndicale la plus large dans le ferroviaire mais surtout en cherchant à construire un large mouvement interprofessionnel qui devra intégrer l’apport des mois de mobilisation des gilets jaunes qui ont su imposer une nouvelle forme de radicalité et d’assembléisme.

Dans l’esprit de la nécessaire liaison travailleurs-usagers, vitale pour la défense du service public, les cheminotes et cheminots gagneront beaucoup à faire une place à ces révolté·es dans les futures mobilisations sociales.

Des cheminot·es de l’UCL


Toujours le sang chaud

Après les départs à la retraite massifs de ces dernières années, les salarié·es de la SNCF ont considérablement rajeuni : près de la moitié ont aujourd’hui moins de 15 ans d’ancienneté. Ce renouvellement n’a nullement entamé la combativité, comme on a pu le voir ces cinq dernières années :

  • grève reconductible en 2014 contre l’éclatement de la société nationale en 3 établissements publics pour accélérer la libéralisation du secteur ;
  •  grève reconductible en 2016 contre la mise en place d’une convention collective au rabais et contre la loi Travail ;
  •  grève « intermittente » de plusieurs mois en 2018 contre le pacte ferroviaire, la fin du recrutement au statut cheminot et la transformation des SNCF en 5 sociétés anonymes.


Le congrès fédéral de SUD-Rail face au défi de l’adaptation

Le VIIIe congrès de la fédération SUD-Rail se tiendra du 16 au 20 septembre. Il devra répondre à tous les enjeux évoqués plus haut, définir une stratégie d’action pour les mois qui viennent, redéfinir ce que peut être l’unité d’action sans perdre les fondamentaux de SUD-Rail, notamment l’auto-organisation des travailleuses et travailleurs.

Au chapitre organisationnel, il faudra aborder la question du fonctionnement et de la structuration de la fédération, pour l’adapter à un contexte qui évolue : pluralité des entreprises, montée logique des salarié·es sans statut cheminot, réduction des décharges syndicales. Il faudra davantage compter sur des militant·es dépourvus de mandat de représentation du personnel !

Ce temps de congrès devra aussi permettre de mieux armer les équipes militantes qui se voient confrontées à une répression antisyndicale croissante mais aussi à la montée de la souffrance au travail – avec un nombre de suicides plus qu’inquiétant parmi les collègues. Une situation dramatique qu’il est, concrètement, difficile de traduire en action collective.


Courrier d’un lecteur

L’article « Amazon : un collègue a tenu 5 ans ? On le surnomme “l’ancien” » (AL de mai 2019) est intéressant. Il apporte pas mal d’éclairage sur la situation des travailleurs chez Amazon, et donne un bel aspect international de cette lutte internationale.

J’ai envie d’apporter un autre éclairage, car pendant ces rencontres d’Amazon Workers de Poznan (Pologne), du 15 au 17 mars, la CNT-F a envoyé deux camarades (voir Le Combat syndicaliste de mai 2019). Des rendez-vous ont été pris pour les journées de Prime Day en juillet, journées de Black Friday en novembre et la suite des rencontres qui auront lieu en septembre 2019 à Leitpiz. […]

Même si nous ne sommes pas d’accord sur tout, nous sommes capables de nous réunir pour lutter ensemble !

Cette lutte est loin d’être finie et plus nous diffuserons les actions des uns et des autres, plus nous aurons de chances d’aboutir. [...]

Salutations rouge et noir, Christian (CNT-F)

[1« SNCF : la grève intermittente, une machine à perdre », Alternative libertaire, juillet-août 2018.

[2« Élections à la SNCF : Pas de recul, mais des défis à relever », Alternative libertaire, décembre 2018.

 
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