Grégory Chambat : « Jules Ferry voyait dans l’école un instrument pour "clore l’ère des révolutions" »

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En rendant hommage à Jules Ferry, le président nouvellement élu place son mandat sous le signe de la nostalgie d’une IIIe République résolument autoritaire et ouvertement ségrégative – des écoles soigneusement différenciées pour les pauvres et pour les bourgeois. Auteur de Pédagogie et Révolution (Libertalia, 2011), militant de la CNT, Grégory Chambat, livre à AL trois entretiens autour de son ouvrage : défaire le mythe, décrire la résistance à l’école « de Ferry », et enfin, des perspectives pour une éducation réellement émancipatrice.

Grégory, ton livre fait le portrait de figures et d’expériences, souvent héroïques, de la pédagogie populaire. La Commune, les Bourses du travail, Freinet … lient projet de société, révolution et éducation, le tout incroyablement audacieux et concret. L’ombre de Jules Ferry semble pourtant les avoir tous occulté.

Pédagogie et Révolution
Libertalia, 2011, 216 pages, 14 euros.

Grégory Chambat : Il faut d’abord voir une chose, mise en évidence par Jean Foucambert [1], c’est que le mythe de l’école de Jules Ferry est peut-être plus important que sa réalité historique. On a oublié que la première école « obligatoire, laïque et gratuite », c’est la Commune de Paris qui la proclame, 15 ans avant Ferry. Obligatoire pour lutter contre le travail des enfants et réaliser une éducation démocratique. Laïque parce que le projet suppose de s’émanciper des anciens maîtres et croyances. Gratuite, jusqu’aux fournitures : pragmatiques, les communards s’attaquent aussi aux questions matérielles qui doivent permettre au peuple de s’approprier son enseignement.

La pertinence du projet de la Commune est telle que même ses bourreaux doivent reconnaître que de toutes les instances de la Commune, c’est la commission de l’enseignement qui a été la plus efficace et la plus active.

Pendant ses quelques 70 jours, la Commune aura en effet porté d’une manière très poussée les bases d’un tout autre projet éducatif : « Il faut que, dès son jeune âge, l’enfant passe alternativement de l’école à l’atelier […] qu’un manieur d’outil puisse écrire un livre, l’écrire avec passion, avec talent, sans pour cela se croire obligé d’abandonner l’étau ou l’établi. » [2]

Il ne s’agit pas de transmettre un savoir, mais de rendre les opprimé-e-s aptes à le produire, en fondant non pas une école pour le peuple mais une école du peuple, inspirée des réflexions éducatives de la Première Internationale.

Aussi, lorsque Jules Ferry conçoit son projet scolaire, il l’oppose explicitement à l’idéal émancipateur de la Commune : « Il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes [...] inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. » [3] Pour lui et la bourgeoisie industrielle qu’il représente, cette école du peuple est tout aussi dangereuse, si ce n’est plus, pour l’ordre républicain que l’enseignement catholique. Jules Ferry voyait dans l’école un instrument pour « clore l’ère des révolutions ».

C’est dire que pour ses contemporains, le risque est bien réel.

Grégory Chambat : L’insurrection parisienne de 1871 a concrétisé cette menace. Une fois la rébellion écrasée, il s’agit d’empêcher toute résurgence de l’idéal révolutionnaire.

Il y a aussi un contexte social : depuis l’interdiction du travail des enfants, ceux-ci sont en quelque sorte livrés à eux-mêmes. Il faut donc les « encadrer » : classes laborieuses, classes dangereuses… Cette vision n’exclut pas un certain humanisme. Mais là encore (comme pour le colonialisme, l’autre « versant » de l’œuvre politique de Jules Ferry), c’est un projet qui est avant tout au service d’une classe et de ses intérêts : « Il est nécessaire que le riche paye l’enseignement du pauvre, et c’est par là que la propriété se légitime. »

Les travaux de Mona Ozouf ont montré que la classe ouvrière n’est pas dupe et que ses organisations, toutes tendances confondues, rejettent cette école qui a remplacé le culte de Dieu par celui « de la patrie et du coffre-fort ». Les bourses du travail vont tenter de développer une instruction où l’éducation des travailleuses et des travailleurs serait l’œuvre d’eux-mêmes, au moyen d’une pédagogie en rupture avec celle de la IIIe République.

La dame patronnesse bourgeoise remplace la dame patronnesse catholique.

Grégory Chambat : Et ce jusque dans le mode d’enseignement que l’école républicaine emprunte à celui des « frères des écoles chrétiennes » : un maître pour une trentaine d’élèves, classes d’âge et de niveaux, manuels et matières unifiés… Cette méthode inspirera également la formation des instituteurs au sein des Écoles normales. L’habit noir évoque celui du prêtre et les règlements sont calqués sur ceux des frères : « Avoir pour le chef et les sous-maîtres tout le respect et toute la soumission que j’exigerai un jour de mes élèves. »

Une autre formule existe pourtant, qui inspirera leur pratique à de nombreux membres de la Commune …

Grégory Chambat : Oui, il s’agit de l’« enseignement mutuel ». Inspiré du modèle industriel, cette approche sera d’une efficacité remarquable et on prétend que nombre de militantes et militants de la Ire Internationale y firent leurs classes. Un maître pour 300 à 400 élèves, relayé par une dizaine d’élèves moniteurs (qui tournent et se succèdent). Cet enseignement permet d’apprendre en 18 mois à lire, écrire et compter, là où il faut 4 ans à la méthode simultanée des « frères » !

Le système de moniteurs renforce l’appropriation, et les connaissances échappent à la seule institution pour se partager parmi les bénéficiaires. Mais elle est jugée « trop efficace » pour les autorités : « Il est facile de sentir combien la méthode mutuelle est vicieuse, puisque les enfants apprennent de bonne heure à ne compter pour rien l’autorité de l’âge, à n’avoir confiance que dans le mérite qu’ils se persuadent d’avoir. [...] Toute la morale […] se réduit à ceci : que le meilleur des gouvernements est celui où l’on n’obéit qu’à ses égaux. » [4] Cet enseignement sera donc progressivement écarté.

Au lendemain de la Commune, le mouvement ouvrier interdit et réprimé n’est pas en mesure de porter un contre-modèle éducatif à l’école de Jules Ferry.

Son œuvre de ségrégation et de pacification va commencer. La loi inscrit les règles de la reproduction sociale dans les textes et dans les faits. La profession dit l’appartenance sociale et c’est l’école qui y forme : les petits ouvriers dans les écoles primaires apprendront à être ouvriers mais aussi bons soldats et bons citoyens. Et les petits bourgeois, au collège et au lycée apprennent à être médecins, avocats, capitalistes.

La politique scolaire, pour les tenants de l’ordre établi, se résume alors à cette question : comment donner du savoir au peuple, sans que celui-ci ne s’en serve pour s’émanciper ? Les opprimé-e-s sauront heureusement aussi, dans ou hors de l’institution, retourner cette arme contre le pouvoir.

Propos recueillis par Cuervo (AL Paris Nord-Ouest)

Lire la suite de l’entretien dans Alternative libertaire de l’été 2012.

[1Jean Foucambert, L’Ecole de Jules Ferry, un mythe qui a la vie dure, éd AFL, 1991.

[2« L’enseignement professionnel et intégral » par Henri Bellerger in Le Vengeur, 7 mai 1871.

[3Jules Ferry, discours devant le conseil général des Vosges, 1879.

[4Le vicaire général du diocèse d’Amiens, Nouveau traité des écoles primaires, 1826, cité par Michel Baraer dans « Individuel, simultané, mutuel ? Une petite histoire des modes d’enseignement à l’école primaire », Dialogue n° 106, septembre 2002.

 
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