Syndicalisme

Économie de plateforme : Deliveroo, Uber Eats, Frichti... Une crise sanitaire ? Ça roule !

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Vous les avez peut-être vu passer dans la rue ou dans les spots gouvernementaux rendant hommage aux « héros du quotidien » : confinement ou non, les livreuses et livreurs à vélo ou en scooter n’ont pas cessé de rouler. Le cas de ces salarié·es de plateformes est assez symptomatique des opportunités que la crise peut représenter pour les entreprises.

Constater que la vie des travailleuses et travail­leurs vaut moins, pour les capitalistes, que leurs profits, n’a jamais été aussi évident : non seulement les plateformes comme Deliveroo, Uber Eats, Stuart ou Frichti font leur « business as usual »  [1], mais elles profitent de la crise pour prospérer. Le rapport de force au travail se joue autour de la définition de ce qui reste « utile ».

Pour se faire entendre, les livreuses et livreurs ont, depuis 2017, formé leurs propres collectifs et syndicats  [2]. Le Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap) est un des plus connus, mais il en existe également plusieurs affiliés à la CGT : le Scala à Nantes, le Scudd à Dijon, le SCVG à Bordeaux, ou encore le syndicat CGT Uber Eats-Deliveroo de Lyon. SUD-Commerce et la CGT-Services à la personne accompagnent également souvent les luttes. Toutes ces structures ont revendiqué un « droit au confinement » et la fermeture des plate­formes, appelant leurs collègues à ne pas travailler.

« Il y a trop de risques, trop de facteurs de transmission, de paramètres à prendre en compte, explique Jérémy Wick, un militant du SCVG-CGT, contaminé par le Covid. Beaucoup de boutons d’ascenseur, de portes à pousser, les restaurateurs ne respectent pas forcément les règles sanitaires... » Son syndicat réclame l’arrêt du service pendant les périodes de confinement et, surtout, une indemnisation de toutes et tous les livreurs : « C’est un service basé sur le confort, il n’a aucunement sa place avec les mesures actuelles. »  [3]. Si la livraison est utile – pour les personnes malades, en situation de handicap, âgées – une chose est sûre : se faire li­vrer des repas préparés à domicile dans ces conditions d’exploitation et de précarité n’est pas une nécessité.

Les livreuses et livreurs mobilisés rappellent qu’en plus d’être « inutile », la livraison dans une période d’épidémie est dangereuse : c’est un facteur décisif de contamination car, entre les ­restaurateurs, les collègues et les consommateurs, les coursiers et coursières ont des dizaines de contacts différents par jour.

En face, les plateformes répondent à ces critiques en diversifiant leurs activités et en engageant de grosses campagnes publicitaires surfant sur la glorification des soignant.es, en se présentant comme faisant partie des industries « de première nécessité ». 

Cela passe par deux stratégies commerciales : premièrement, redorer son image par du « social-washing » en se présentant comme un soutien à l’activité commerciale des restaurants qui sont autorisés à rester ouverts pour les livraisons ; comme un moyen d’apporter un peu de douceur au quotidien difficile des clients ; mais aussi comme un soutien au personnel soignant grâce à une campagne de dons.

Parallèlement, Deliveroo et Uber Eats ont développé un service de livraisons de magasins alimentaires restés ouverts, ­comme Carrefour ou Monoprix. Suppléant aux services publics – comme les mairies qui s’occupent habituellement de livrer des repas aux personnes âgées par exemple – les entreprises de la « foodtech » se sont efforcées de se rendre indispensables, au nom de l’intérêt général. Les représentants d’Uber Eats ont vu dans la crise une « opportunité business » qui a permis d’« accélérer le mouvement », envisagé depuis longtemps, de reconversion vers le secteur de la livraison des courses à domicile  [4].

Vu les risques de propagation du virus, les entreprises de la « foodtech » s’efforcent de faire croire qu’elle ne proposent pas qu’un service « de confort ».
DELIVEROO

Les plateformes de livraison arrivent non seulement à s’adapter à la crise sanitaire mais, en plus, s’en servent de levier pour l’élargissement de l’auto-entrepreneuriat et donc du salariat déguisé. Depuis le début de la crise, on observe le recrutement de micro-entrepreneurs pour travailler dans les magasins comme Monoprix, Franprix, Leclerc et Carrefour via l’application StaffMe  [5] qui propose des sortes de missions d’intérim. La différence est que le recours au régime de micro-entrepreneur libère les entreprises de leurs cotisations patronales. Ce recours massif à l’auto-entreprenariat est justifié par la pénurie de personnel du fait de la crise, mais rien ne garantit que les travailleurs ne continuent pas, ensuite, à exercer sous ce statut  [6].

Ce que nous apprend l’économie de plateforme sur la crise, c’est que la remise en cause du système productif capitaliste n’est pas une évidence. Les crises conjoncturelles peuvent être l’occasion pour le capitalisme de se renouveler. La crise pose la question de ce qu’on l’on considère comme nécessaire ou non, et peut mener à une forme de prise de conscience. Mais elle peut aussi être un tremplin vers une plus grande flexibilisation du marché du travail, camouflée sous une pseudo générosité des entreprises. 

Groupe UCL Lille


Pas salarié·es, mais bien exploité·es

Le « capitalisme de plateforme » est un modèle économique dans lequel les entreprises prennent la forme de plateformes numériques jouant le rôle d’intermédiaires entre client·es et prestataires de service, entre la demande et l’offre de travail. Outre le recours au numérique, l’une des particularités de ce modèle est que celles et ceux qui vendent leur travail sont des particulières et des particuliers souvent non professionnels et non-salariés qui, s’ils sont censés posséder leur outil de travail, sont pourtant peu autonomes dans l’organisation de leur activité.

[1Niels Van Doorn, Eva Mos et Jelke Bosma “Disrupting « business as usual » : How Covid-19 is impacting platform-mediated labor and social reproduction », traduction sur Agitationautonome.com, 17 avril 2020

[2Alternative libertaire de mars et octobre 2017, et mars 2018

[3France 3, 20 mars 2020

[4« Confinement : Deliveroo et Uber Eats remplacent les restaurants par les supermarchés », Challenges, 9 avril 2020.

[5« Pandémie : Monoprix aussi fait appel à des autoentrepreneurs pour remplir ses rayons », Streetpress.com, 9 avril 2020.

[6« Coronavirus : comment la grande distribution recrute des auto-entrepreneurs face à la crise », Marianne, 8 avril 2020.

 
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