Etats-Unis : Du pays des néoconservateurs (1/2)

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Si chacun peut mesurer l’intransigeance et la brutalité de l’approche de l’administration Bush en ce qui concerne la politique extérieure, il n’est sans doute pas si aisé, vu de France, de comprendre les implications de la politique intérieure menée par la tendance « néoconservatrice » du Parti républicain.

Néoconservateurs ? De quoi s’agit-il ? Ils aiment à se présenter comme pragmatiques et parlent de compassionate conservatism. Ils prônent le contrôle des déficits, mais la baisse des impôts. Pour autant, ce qui les définit est leur conception agressive de la défense des intérêts des États-Unis dans le monde [1]. Aussi les personnalités néoconservatrices (Rumsfeld, Wolfowitz, Perle, Cheney) sont-elles plus en pointe sur les questions de politique extérieure. Mais ils ont su saisir l’occasion du 11 septembre pour porter le fer sur tous les fronts, notamment mener une guerre intérieure sans précédents.

Si la facilité avec laquelle ils ont pu pousser des mesures indéfendables juste après le 11 septembre 2001 n’est pas surprenante, il est plus étonnant qu’ils aient pu maintenir une certaine crédibilité deux ans plus tard.

La clé a été la mise en pratique quasi littérale du « newspeak » orwellien. Sur le fronton du ministère de la Vérité de 1984, on peut lire « la guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ». Ce n’est pas encore gravé sur les murs de la Maison Blanche, mais c’est le fil conducteur de la politique de l’administration Bush.

« La guerre, c’est la paix »

L’invasion de l’Iraq, comme celle de l’Afghanistan, n’ont pas attendu le 11 septembre pour faire leur entrée dans l’agenda de l’administration Bush. Dès les années 1970, les think-tank conservateurs soulignent la nécessité pour les États-Unis de s’implanter militairement de façon significative au Moyen-Orient, et plus globalement dans les régions pétrolifères. Du Defense Planning Guidance de Cheney, Powell et Wolfowitz paru en 1989 et militant pour une domination militaire US partout dans le monde, introduisant notamment les concepts de « preemptive strike » et « forward presence », au « Project for the New American Century » (PNAC) développé pendant les années Clinton dans lequel la doctrine de l’intervention militaire non provoquée n’est même plus drapée dans les seules considérations de sécurité, mais bien dans la défense — militairement si nécessaire — des intérêts économiques américains, les tenants de la pensée néoconservatrice germent des projets de domination globale depuis longtemps.

Un document du PNAC publié en 2000 parle de « la nécessité d’un nouveau Pearl Harbor » pour faire accepter à l’opinion américaine les interventions militaires que le groupe juge nécessaire, notamment en Iraq et en Afghanistan [2]. Dans l’idéologie néoconservatrice, la guerre est le moyen naturel de préserver les intérêts américains et les conditions de la guerre doivent être recherchées, car « la guerre, c’est la paix »…

Si le 11 septembre a été l’occasion idéale pour commencer à mettre en œuvre ce programme de domination globale, l’administration Bush sait que les limites de la justification systématique par l’agitation du spectre du 11 septembre vont bientôt être atteintes. Aussi travaille-t-on à créer de nouvelles occasions de justifier d’autres guerres. Ainsi, une nouvelle organisation, le « Proactive Preemptive Operations Group » (P2OG) a été mise à la disposition de Donald Rumsfeld avec un budget annuel de 100 millions de dollars, pour organiser des opérations visant à « provoquer des réactions » de la part de groupes terroristes, de façon à les « exposer à des contre-attaques américaines ». En d’autres termes, manipulons les groupes terroristes pour avoir de nouveaux attentats sur le sol américain, de façon à avoir les mains libres [3].

« La liberté, c’est l’esclavage »

La composante domestique du projet néoconservateur n’est pas la moins effrayante. Comme en France, la menace terroriste a été instrumentalisée pour réduire les libertés civiles et criminaliser la dissidence. Mais le projet est à une échelle différente, à l’échelle de la panique des Américains dans l’immédiat après 11 septembre. La création du « Department of Homeland Security » (DHS) regroupant plus d’une centaine d’entités gouvernementales, notamment les services secrets, les gardes-côtes et la police des frontières et le passage « à la hussarde » du Patriot Act dès le 27 octobre 2001 ont été les premières étapes. Le DHS a l’autorité d’exiger du FBI, de la CIA, des États et des autorités locales de lui transmettre n’importe quelle information jugée nécessaire, de quelque nature que ce soit. Grâce au Patriot Act, les autorités ont un pouvoir sans précédents pour espionner les citoyens américains. Les réglementations concernant les écoutes téléphoniques et les perquisitions sont désormais quasi inexistantes. Plus généralement, il y a une volonté d’espionnage et de rétention d’informations systématique.

À titre d’exemple, les bibliothèques municipales doivent mettre à disposition des autorités les fichiers de leurs adhérents, afin que leurs choix de lecture puissent être surveillés ! L’éditorialiste du New York Times, William Safire, pourtant conservateur, définissait le Patriot Act comme « un effort du président pour se donner des pouvoirs dictatoriaux ». Mais ces pouvoirs dictatoriaux ne suffisaient pas à cette administration qui a laissé filtrer son projet de Domestic Security Enhancement Act, ou Patriot Act II, qui étend encore davantage les pouvoirs de l’appareil répressif.

Si ce projet aboutissait, un citoyen américain dont les activités sont légales pourrait être arrêté dans la rue ou chez lui et présenté à un tribunal militaire secret, sans notification à un avocat, à la presse ou à la famille. Selon le document, une telle procédure serait justifiable si l’agent « déduit de la conduite [de la personne interpellée] des intentions suspectes » (section 501) ! Une autre proposition est que n’importe quelle violation des lois fédérales puisse être utilisée pour désigner un citoyen américain comme « combattant ennemi » et lui retirer sa citoyenneté. La section 102 propose que l’activité consistant à « rassembler des informations » soit considérée comme tentative d’espionnage au profit d’une force étrangère. Dans sa forme actuelle, le projet permettrait d’étiqueter « terroriste » le travail d’un reporter d’investigation !

L’utilisation du prétexte terroriste pour tenter de criminaliser la dissidence n’est pas le seul fait des USA, mais je ne crois pas qu’on puisse entendre un politicien français déclarer, comme l’a fait le porte-parole du centre d’information antiterroriste de Californie à Oakland Tribune (5-18-03) lors d’une manifestation antiguerre : « Vous pouvez facilement faire une sorte de lien, lorsqu’un groupe proteste contre une guerre que nous menons contre le terrorisme international, qu’il y a du terrorisme dans cette protestation. On peut presque dire que la manifestation est un acte terroriste. » De fait, dans des rapports militaires, plusieurs manifestations pacifistes ont été rapportées comme « terrorist events ». Mais l’administration Bush veut pousser plus loin dans la répression de la dissidence et, puisqu’il s’agit d’activités terroristes, pouvoir utiliser des ressources militaires pour mater les manifs. C’est pourquoi elle tente actuellement (et a déjà tenté avant le 11 septembre) d’abroger une loi de 1878, qui, après la guerre civile, a banni l’utilisation de la loi martiale. En attendant, cette loi est contournée et les militaires ont même un manuel (dont ils ont fait bon usage à New York et à Oakland lors de manifs antiguerre) donnant des directives concernant les « opérations militaires pendant les désordres civils ». On y trouve des références au fait que « les désordres civils peuvent inclure des actes de terrorisme, organisés par des groupes visant à embarrasser le gouvernement » et qui peuvent « manifester pour couvrir des actes terroristes » [4].

Mais la guerre contre les petits ne se dirige pas exclusivement contre les activistes. Bush a ainsi brisé plusieurs grèves (Northwest Airlines ; United Airlines ; Pacific Maritime Association entre autres) en agitant le prétexte de la sécurité nationale. Le même argument a été employé pour faire passer une loi qui limite grandement la liberté d’action des syndicats de fonctionnaires, et les a simplement banni du DHS, qui emploie plus de 180.000 fonctionnaires, privés des droits et protections généralement attachés à leur statut (le DHS est exempt de pratiquement toutes les régulations standard). Dans le même temps, Bush accélère la privatisation d’un grand nombre de tâches qui revenaient jusque-là à des fonctionnaires, transformant ainsi environ 850.000 emplois syndiqués avec assurance sociale en emplois privés sous-payés non syndiqués, sans protection sociale.

En décembre 2002, une nouvelle loi a créé une myriade de contraintes administratives pour les syndicats (avec amendes et poursuites substantielles en cas d’infraction même minime). Les crédits pour les audits de syndicats ont augmenté drastiquement, tandis que ceux de l’inspection du travail sont en chute libre. En affaiblissant d’abord les syndicats (déjà mal en point), l’administration Bush préparait également le terrain pour pousser l’agenda du patronat au-delà du mécanique « prenons aux pauvres pour donner aux riches » que constitue les récentes et énormes réductions d’impôts pour les riches. En effet, un nouveau projet de loi propose de réformer le système des heures supplémentaires… en les payant au même tarif que les heures normales !

« L’ignorance, c’est la force »

Il est clair qu’une telle politique ne peut se baser que sur un instrument de propagande bien huilé. L’utilisation systématique par l’administration Bush du mensonge, des fausses rumeurs et de la manipulation mérite d’être développée et illustrée d’exemples. Je garde cela pour un prochain article.

Frédéric

[1L’article « Neoconservatism » dans Wikipedia donne une description plus complète des origines et des positions du mouvement néoconservateur.

[2Voir pour plus de détails et de références sur www.projectcensored.org.

[3Plus de détails et de références sur ce projet incroyable ici.

[4Il y a de nombreuses références sur Patriot I et II, moins sur l’utilisation des militaires. Une source commune et qui donne davantage de références est ici

 
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