Syrie : La révolution en pleine confusion

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Trois ans après le début du soulèvement populaire, l’espoir s’est noyé dans le sang. En proie à une guerre civile opposant le régime à ses opposants, et les différentes factions rebelles entre elles, elle est aussi un lieu d’affrontement entre grandes puissances.

La révolution syrienne s’est muée en guerre civile. Cette guerre civile est alimentée par les luttes d’influence qui opposent les puissances régionales que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite et par les intérêts impérialistes divergents des pays occidentaux d’un côté, de la Russie et de la Chine de l’autre.

Un moment tenté d’attaquer la Syrie, suite à l’attaque chimique qui a frappé le 21 août plusieurs banlieues de Damas, Barack Obama a préféré s’entendre avec Vladimir Poutine pour essayer de mettre un frein à ce conflit devenu incontrôlable et qui risque de s’étendre aux pays voisins. Il en est sorti un accord sur la destruction de l’armement chimique du régime, et l’organisation de la conférence de paix sur la Syrie dite Genève II, qui s’ouvre le 22 janvier. C’est l’occasion de faire le point sur la situation et sur les forces en présence.

Morcellement de la rébellion

Du côté de l’opposition, les tendances négatives se sont renforcées. La marginalisation de l’opposition civile au profit des militaires s’est poursuivie. La Coalition nationale syrienne basée à l’étranger a peu d’influence dans le pays. Les groupes armés salafistes la juge illégitime car soutenue par les occidentaux, ceux qui se réclament de son autorité ne font pas grand cas de ses directives. Dans les zones libérées, les civils ne sont pas aux commandes, ce sont les milices qui font la loi, et quand elles sont salafistes les opposants et opposantes sont emprisonné-e-s, torturé-e-s, exécuté-e-s. Le morcellement de la rébellion s’est accentué. Il y a maintenant un millier de groupes armés d’importances très inégales. Des groupes aux allégeances fluctuantes, dont l’idéologie dépend souvent de l’origine des financements. Une même milice peut se déclarer islamiste radicale pour obtenir des fonds en provenance des pétro-monarchies du Golfe, ou bien démocrate de tendance laïque ou islamiste modérée quand ils viennent d’Occident.

Il est impossible de toutes les ranger dans des catégories définies mais on peut dessiner deux mouvances aux frontières floues : l’Armée syrienne libre (ASL) qui est soutenue par les États-Unis et l’Union européenne est une alliance hétéroclite, sans cohésion ; les salafistes du Front Al-Nosra et de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), tous deux affiliés à al-Quaïda partagent une idéologie commune mais sont divisés sur la stratégie, le premier voulant abattre le régime avant d’instaurer un État islamiste, le second voulant mener les deux de front.

Lutte pour l’hégémonie

L’apparition de nouvelles alliances militaires a rendu la situation encore plus confuse : le 22 novembre, création du Front islamique, le 9 décembre, du Front des révolutionnaires de Syrie, le 3 janvier, de l’Armée des moudjahidines.

La lutte pour l’hégémonie sur la rébellion a fini par faire éclater l’alliance tactique qui unissait jusqu’alors ces différentes factions. Les affrontements sporadiques depuis l’été, sont allés crescendo au cours de l’automne : assassinats ciblant des chefs concurrents ; combats pour le contrôle des dépôts d’armes et de matériel ; des postes frontières avec la Turquie par où transite l’aide internationale ; des puits de pétrole. Début janvier, cela s’est transformée en une guerre ouverte pour le contrôle des zones libérées, qui oppose la majorité des factions à l’EIIL. Elles reprochent à cette dernière la priorité qu’il donne à ses propres objectifs politiques au détriment de la lutte commune contre le régime, ainsi que sa stratégie agressive contre ses concurrents.

Solidement soutenu par ses alliés iraniens et russes, le régime arrive renforcé à la conférence de Genève. L’armée, à l’offensive depuis le printemps, a réussi à regagner un peu du terrain perdu auparavant. Maintenant les rebelles se déchirent, lui donnant l’opportunité de pousser encore son avantage.

Milices du régime

Cependant, la dictature est de plus en plus dépendante d’une constellation hétéroclite de milices locales et internationales qu’elle contrôle plus ou moins. Affaiblie par les désertions et les pertes, l’armée à besoin de ces milices appelées Comités populaires (CP) à qui elle sous-traite certaines tâches comme la gestion des check-points, la défense d’un quartier ou d’un village. Les CP sont basés sur l’appartenance ethnique ou religieuse, ils recrutent surtout parmi les minorités qui ont peur de la majorité sunnite. L’année dernière le régime les a incorporés dans une nouvelle structure, l’Armée de défense populaire pour en faire une force plus efficace et mieux contrôlée, en pratique ils gardent une autonomie plus ou moins prononcée. À noter également les bataillons du parti Baath au pouvoir et Résistance syrienne, une milice mêlant marxisme-léninisme, nationalisme et anti-impérialisme.

Comme ses adversaires, qui recrutent parmi les islamistes sunnites du monde entier, le régime compte de plus en plus sur l’apport de combattants étrangers, surtout des chiites. Le parti chiite libanais Hezbollah a joué un rôle important dans certains des combats les plus durs de la guerre, en particuliers lors de la prise de la ville stratégique de Qousseir en mai dernier. Quelques milliers de chiites islamistes irakiens très motivés et bien entraînés combattent au sein de leurs propres milices au nombre d’une dizaine. Les conseillers militaires iraniens sont très présents. En dehors des chiites, il y a les Palestiniens du FPLP-CG, la Garde nationaliste arabe, qui professe une idéologie pan-arabe et anti-impérialiste, et qui recrute en Égypte, au Liban, en Irak, etc.

Négociations de paix

La perspective de Genève II n’a pas amené une baisse de l’intensité de la guerre civile. Au contraire, les différentes factions en présence ont redoublé d’efforts pour arriver aux négociations en position de force. Le pays est durablement fragmenté en enclaves dominées par des pouvoirs militaires. Dans les territoires contrôlés par les rebelles comme dans ceux aux mains du régime, la population vit le plus souvent l’arbitraire, la corruption, le racket, le pillage.

Les négociations de paix s’annoncent difficiles. Il faut mettre d’accord les acteurs régionaux qui interviennent dans le conflit, alors que l’Iran est exclu de la conférence. Il faut aussi que les USA et la Russie, qui parrainent le processus, fassent des compromis réciproques. Et s’ils parviennent à un accord, il faudra le faire accepter à la mosaïque des acteurs syriens et étrangers qui s’affrontent sur le terrain. L’espoir que la Syrie connaisse une paix durable à brève échéance est mince. Mais il est possible de soulager rapidement la souffrance de la population : l’aide humanitaire doit être acheminée dans toute la Syrie, la France et l’Europe doivent ouvrir leurs portes aux réfugié-e-s.

Hervé (AL Marseille)

 
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