Cinéma : Loach, « Le Vent se lève »

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Le Vent se lève, de Ken Loach, est une fresque humaine furieuse, d’une intelligence politique impeccable. Quelques clefs de lecture.

Malheur à celles et ceux qui auraient raté le dernier film de Ken Loach, Le vent se lève (The Wind That Shakes the Barley). Comme toujours, le réalisateur britannique a su réaliser un film magnifique, incisif, aussi densément politique qu’il est profondément humain. C’est en cela qu’il est tout sauf manichéen, contrairement à ce que peuvent dire certains imbéciles qui ont pris pour habitude de stigmatiser de la sorte tous les films qui ont la lutte des classes à fleur de peau.

L’Irlande de 1920 est sous domination anglaise depuis des siècles. Et depuis des siècles la révolte gronde contre Londres. En 1916, en pleine guerre mondiale, l’Irish Republian Brotherhood (Fraternité républicaine, irlandaise, IRB - ancêtre de l’IRA) a tenté en vain une insurrection à Dublin, dont le principal animateur a été James Connolly, qui mourra fusillé par l’armée anglaise.

Figure mythique, Connolly incarnait la tendance anticapitaliste du nationalisme irlandais. « La cause irlandaise, c’est la cause du travail » proclamait ce marxiste, qui avant 1914 faisait partie de l’aile gauche de l’Internationale socialiste. Emigré un temps aux États-Unis, il s’était aussi trempé dans le syndicalisme révolutionnaire des IWW, qui constituait pour lui un modèle.

L’ombre de Connolly plane souvent sur Le Vent se lève, dont l’action se déroule entre 1919 et 1923, alors que dans toute l’Île verte des groupes de guérilla (flying columns) harcèlent les troupes d’occupation qui terrorisent la population. Fondant son récit sur une communauté villageoise de la région de Cork, Ken Loach scrute les acteurs et actrices de cette guérilla : courage, solidarité, états d’âme, cruauté, espoirs... et débats politiques.

En effet, comme tant d’autres, le mouvement national irlandais a été traversé de sensibilités conflictuelles. Une tendance “bourgeoise” aspirant à créer un État indépendant mais capitaliste s’est trouvée en concurrence avec une tendance “populaire” qui, elle, associait le désir d’émancipation nationale à celui d’émancipation sociale. Cette tendance socialiste est incarnée, dans Le Vent se lève, par le personnage de Dan (Liam Cunningham) - le cheminot qui se fait tabasser parce qu’il refuse de conduire un train transportant des soldats anglais. Dan est un vieux routard du syndicalisme. Il a participé à la grève générale de Dublin en 1913 qui vit la collusion de la bourgeoisie irlandaise et de l’occupant anglais, il s’est battu dans les rangs de l’IRB, il se réfère à plusieurs reprises à James Connolly. Il est la mémoire des luttes et la conscience politique de la bande.

Quand, en 1922, Londres acceptera la création d’un “État libre” sous tutelle de la Couronne britannique, Dan et la majorité de son groupe feront partie de ceux et celles qui refusent de rendre les armes. Prenant le relais des troupes anglaises, les soldats du nouvel “État libre” feront la chasse à ces “extrémistes irresponsables” comme diraient les manuels scolaires. Ken Loach, sans hésitation, choisit leur camp.

G. Davranche (AL Paris-Sud)

 
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