AL Educ n°1 (septembre 2006) : Construire les voies d’une remobilisation

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En cette rentrée 2006, le gouvernement poursuit une politique cohérente de casse du service public d’éducation par un laminage progressif des garanties statutaires collectives ; l’accroissement d’un volume d’emplois précaires, déqualifiés et sous-payés ; la suppression de postes statutaires d’enseignants et d’encadrement éducatif ; la caporalisation des personnels ; la dévalorisation des enseignements ; le flicage scolaire des jeunes...

Cette politique s’accompagne d’un retour à l’ordre moral et aux mesures sécuritaires. Les jeunes ne sont pas en reste : 3e de découverte professionnelle, développement de l’apprentissage, note de vie scolaire... pour les enfants des classes populaires ne rentrant pas dans le rang d’un système éducatif où le tri social tient lieu d’intégration à une société basée sur les inégalités et la précarité. Et à cela s’ajoute les collèges ambition réussite, où l’on déshabille Pierre pour habiller Jacques.

Le service public est soumis à toutes les attaques tandis que l’école privée continue d’être généreusement arrosé d’argent public, participant de la casse de la carte scolaire...

Reposer les questions stratégiques

Avec près d’un tiers de grévistes à l’échelle nationale, le 28 septembre n’a pas été un franc succès. Pourtant les raisons de faire grève ne manquent pas et on a pu remarquer d’ailleurs des taux de grévistes plus fort qu’à l’accoutumée chez les profs de l’enseignement professionnel et adapté/spécialisé. Mais il faut dire que la stratégie comme les mots d’ordre de l’interfédérale [1] convainquent de moins en moins les personnels de l’Education Nationale. Si certains s’en réjouissent, et notamment une certaine ultra-gauche syndicale [2], mêlant leurs voix à celles du ministère, cette désaffection des enseignants envers les grèves de 24h ne se traduit pas pour autant par une implication de ces derniers dans une stratégie de mobilisation offensive.

Cependant, on ne pourra pas éluder plus longtemps les raisons du recul de la mobilisation enseignante depuis 2003 sauf à se condamner d’emblée à une défaite totale.

Les conceptions et stratégies du syndicalisme majoritaire (la FSU) ou de la FERC-CGT sont encore dominées par une logique d’interpellation des pouvoirs publics, de l’opinion publique, une logique dont la convocation rituelle de grèves carrées de 24h a pour objectif d’obtenir l’ouverture de négociations. C’est un authentique réformisme syndical. A ceci près que le contexte historique a changé : nous ne sommes plus dans une période où l’Etat donne du grain à moudre aux syndicats en échange d’un consensus sur le modèle économique et social. Bref, l’’Etat-providence est fini, et avec lui cet espace illusoire d’obtention d’améliorations grâce à l’action de syndicats enseignants capables de mobiliser « leurs » troupes.

Le réformisme syndical et politique mène les personnels de l’E.N. comme l’ensemble des salariés, de défaites en défaites, laissant sur le carreau de nombreux collègues, et écœurant de l’action collective les profs les plus combatifs. Il surfe aussi sur un virage de plus en plus conservateur d’une partie des profs dont leur sympathie pour une gauche soit-disant progressiste (incarnée par Ségolène Royal) sert de cache-sexe à leur inclinaison pour des solutions réactionnaires.

Le syndicalisme de luttes et de transformation sociale dont se revendique Sud-Education progresse mais faiblement et n’est pas encore à même de peser suffisamment dans l’E.N. pour être en capacité de fédérer significativement les personnels contre la régression scolaire et sociale généralisée.

Les forces pour une alternative basée sur les luttes et un projet éducatif émancipateur existent aussi dans de nombreux autres syndicats, souvent à l’échelle départementale, dans la CGT et la FSU mais aussi chez de nombreux collègues non-syndiqués, disponibles pour des actions plus fortes, maîtrisées par les salariés eux/elles-mêmes. En ce sens, il faut reposer la question dans les syndicats enseignants d’une stratégie d’unité d’action intersyndicale qui appuie une logique d’auto-organisation des personnels. Et cela sur la base d’une lutte déterminée tant au niveau des moyens d’action que des contenus revendicatifs.

Cette logique implique qu’elle se fasse sans exclusives ni anathèmes d’aucune sorte. Les pratiques et le contenu d’une telle démarche doivent primer sur toute autre considération. On ne peut pas se contenter sur le fond comme sur la forme de l’éparpillement des forces de lutte comme on ne peut pas non plus faire l’impasse sur une analyse lucide de la politique des directions syndicales réformistes.

Ré-interroger l’identité, le contenu et le sens du métier d’enseignant

Une remobilisation des personnels de l’E.N. implique non seulement de poser ces questions dans les syndicats, mais aussi de faire un travail de fond en direction des enseignant(e)s tant au niveau de la perception de leur identité professionnelle et de leurs rapports à l’Etat employeur que du contenu politique des revendications à porter.

En effet, les grèves de 2003 ont montré qu’une partie significative des enseignant(e)s se vivait comme des missionnaires, ayant un statut intangible, et ne se représentant pas toujours leur statut de salariés face à l’Etat-patron. Leurs élèves, leur travail de prof avant tout, voilà entre autres ce qui en a bloqué plus d’un pour se lancer dans le boycott du bac. Il y a un lien entre ces comportements et la crise de sens que les enseignant(e)s vivent quant à leur métier. Crise de sens alimentée par la croyance illusoire que l’élévation du niveau culturel de la population produirait mécaniquement une élévation sociale pour les enfants de la démocratisation scolaire. Crise de sens du métier d’enseignant qui se double d’une crise de la démocratie représentative à laquelle les enseignants adhèrent en majorité.

Il faut de ce point de vue là, reposer la question du projet de société, se placer résolument dans la perspective d’une éducation au service de la construction d’une société égalitaire, d’une république sociale, de type libertaire dans ses modes de représentation politique comme dans les modalités de décision. Bref, il y a nécessité d’une boussole politique qui arme les enseignant(e)s dans leur conduite à tenir à l’égard des différentes réformes de l’Education Nationale, à l’égard de l’Etat-employeur, avec lequel il nous faut favoriser un véritable « divorce ». Ne pas engager le débat sur le sens des missions des profs place les réactionnaires de tous poils en situation d’offensive.

De même, le contenu politique des revendications ne doit pas être laissé de côté. Il s’agit de montrer qu’il y a un lien logique entre le remodelage libéral de la formation initiale et continue et la précarisation des contrats de travail, et par voie de conséquence leur déqualification. C’est dans ce sens qu’il faut s’adresser aux parents d’élèves, aux salariés du public et du privé, à la jeunesse. Il faut en finir avec l’idée -que gouvernements et patronat ont imposé- selon laquelle les jeunes ne trouvent pas de travail à cause de l’école. Pourquoi ne demande-t-on jamais de comptes aux patrons qui licencient, qui précarisent, qui délocalisent ? Pourquoi ne met-on pas en cause le capitalisme qui demande toujours plus de productivité à une partie de salariés toujours plus restreinte ?!

Il ne peut y avoir d’école égalitaire sans un changement radical de société. L’égalité des chances, concept si cher aux libéraux et bien ancré dans la société n’est qu’un leurre dès lors qu’il n’y a pas au départ d’égalité de situation sociale. Un militantisme uniquement axé sur une démarche pédagogique comme solution aux inégalités scolaires est de ce fait voué à l’échec. Derrière un vocabulaire aux accents libertaires (responsabilité, autonomie…), les libéraux ont réussi à faire porter l’essentiel des difficultés scolaires des jeunes sur leurs propres choix personnels, sur leurs familles, etc... Par voie de conséquence, une mauvaise orientation (qui conduit au chômage, CQFD !) serait la faute des jeunes et de leurs familles.

L’organisation de la société capitaliste n’est jamais questionnée.

Faire le choix de l’interprofessionnel au quotidien

Enfin, le développement de pratiques interprofessionnelles doit être au cœur d’une stratégie de remobilisation. Il faut en finir avec un syndicalisme étroitement enseignant dans ses modes d’organisation et d’action. Mais une logique de mouvement interpro ne se décrète pas, elle doit pouvoir se construire au quotidien comme partie intégrante de la vie syndicale, de l’analyse de l’offensive libérale contre le service public. Cela veut dire entre autres, qu’au-delà de favoriser un engagement dans le syndicalisme interprofessionnel, il nous faut construire des initiatives qui permettent la rencontre des enseignant(e)s avec les autres salariés syndiqués. Par exemple, lors du grand débat pipé lancé par Ferry sur l’école après 2003, certaines UD Cgt, sur propositions de certaines sections de la CGT-Educ’action, avaient organisé des débats mêlant profs, salariés du privé et du public de la CGT. Le besoin d’interprofessionnel apparaît souvent et malheureusement dans les mouvements sociaux d’ensemble (1995, 2003, 2006), mais il est souvent trop tard pour inverser un rapport de force globalement défavorable au monde du travail.

Si l’échec de 2003 pèse encore dans les esprits comme dans les portes-feuilles de nombreux(euses) enseignant(e)s, il nous faut prendre appui sur la formidable leçon de détermination dans la lutte collective que la jeunesse a expérimenté lors du mouvement anti-CPE. Si ce mouvement peut nous aider à montrer aux collègues :
- que la lutte collective paie quand celles et ceux qui sont en mouvement allient des formes d’actions directes (occupations, blocages…) à des journées de démonstration de force massive, et cela dans la durée en interpelant l’ensemble des travailleur(se)s ;
- qu’un mouvement social prend de l’ampleur quand celles et ceux qui luttent ne s’interdisent pas de sortir d’une légalité qui ne profite en définitive qu’aux puissants ;

il ne saurait pourtant masquer que seul le CPE fut retiré et rappeler qu’une grève générale des salariés aurait été un élément décisif dans le retrait des autres mesures et dans la conquête de nouvelles protections collectives.

Dans l’E.N. comme ailleurs, la préparation d’une grève générale reste pour nous une des meilleures armes dont les salariés disposent pour contrer efficacement le Capital. Elle ne se clame pas uniquement dans les manifs ou dans les tracts, elle se prépare sans attendre la bénédiction de directions syndicales qui ne l’ont du reste jamais souhaité. Elle se veut un moyen de défense globale du monde du travail face à des attaques globales. Elle se veut aussi un moyen de transformation sociale, montrant dans les faits, à l’ensemble des salariés, qu’il est possible d’arracher directement des améliorations sociales sans passer par d’illusoires joutes électorales qui sèment la division et le désenchantement.

Des enseignant(e)s d’Alternative Libertaire


Dernière minute !!

Le ministère entend par un projet de décret redéfinir les obligations de service des enseignants du 2nd degré (certifiés, plp, agrégés). Ce projet, s’il passe, introduira davantage de flexibilité géographique pour les personnels enseignants, une individualisation des salaires par l’octroi d’une prime à celles et ceux qui accepteront d’aller enseigner dans une discipline autre que la leur (soulignons que la compétence remplace la notion de qualification), un allongement du temps de travail d’une durée d’une heure pour les enseignants dont les groupes d’élèves sont inférieurs à 20 (le « groupe » remplaçant la notion de classe).

Ce sont les quelques mesures les plus emblématiques de ce qu’il convient de caractériser comme une entreprise de déréglementation des garanties statutaires collectives et une conséquence de la suppression nette de dizaines de milliers de postes d’enseignants. Enfin, elles font peu de cas de la manière dont le ministère considère le service public d’éducation, dont les jeunes encore une fois seront au bout de la chaîne les victimes. Après la casse du statut des MI-SE et des personnels TOS, ce gouvernement s’attaque maintenant à celui des profs du secondaire. La riposte est à construire et elle se devra de frapper plus fort qu’en 2003.

[1L’interfédérale de l’E.N. regroupait les fédérations syndicales FSU, SGEN-CFDT, UNSA-Education, FERC-CGT, FAEN. Le SNLC-FO appelait séparément et la Fédération Sud-Education est depuis sa création exclue de ces intersyndicales nationales.

[2Voir les positions de Sud-Education Paris notamment mais aussi les commentaires aigris de profs (souvent non-syndiqués) qui furent pourtant dans les grèves de 2003, des animateurs de la lutte dans leurs établissements.

 
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