Imaginaires

Littérature jeunesse L’utopie racontée aux enfants




L’histoire de la littérature jeunesse raconte la place que la société accorde aux enfants : des Petites Filles modèles au Tour de France par deux enfants, de Max et les maximonstres à Julie qui avait une ombre de garçon. Cela en dit long sur le modèle de société que l’on souhaite leur… inculquer. La profusion de calembredaines et de textes insipides témoigne de l’ignorance dans laquelle on souhaite les enfermer… tout en leur racontant de belles histoires. Pourtant, de tout temps, des ouvrages profondément émancipateurs ont vu le jour, dont voici quelques représentatifs échantillons.

Ne nous y trompons pas, le « pays des merveilles » d’Alice porte mal son nom. Loin d’être une utopie, il est surtout le royaume des nonsenses. Lewis Carrol met en réalité en scène une jeune révolutionnaire qu’il charge de dévoiler les mécanismes d’opposition du sens commun. Même si elle n’est qu’un songe, son aventure montre le chemin d’un monde libéré des oppressions. Mais tout projet ne doit-il pas être rêvé avant d’être exécuté ?
En 1919, Edy-Legrand montrait les « bienfaits » de la colonisation depuis le point de vue de Macao et Cosmage [1], personnages qui donnent leur nom à l’album et qui vivent un « éternel printemps » sur une île fantastique, entourés d’animaux, de fleurs merveilleuses et de fruits savoureux, dans l’insouciance de l’état de nature rousseauiste.

À la demande du pédagogue Francisco Ferrer pour son École moderne, Jean Grave [2] écrit, en 1908, une robinsonnade qui sert de prétexte à la description de l’instauration, par des adultes, d’une société résolument anarchiste.

Tout ces titres, empreints de leur époque, parce qu’ils sont profondément intemporels, demeurent parfaitement actuels. Tous sont d’ailleurs disponibles.

Où Chacun travaille pour nourrir son prochain

Certains ouvrages classiques ont aussi vu quelques heureuses adaptation en album jeunesse. Ainsi, Simon Bailly [3] s’est emparé du texte fondateur de Thomas More, Utopie, pour raconter le périple de l’écrivain d’un roi qui doit trouver refuge sur « une île formidable, où les princes et les paysans dînent à la même table », « où chacun travaille pour nourrir la bouche de l’autre » et où l’argent n’a aucune valeur. Et Donald B. Johnson [4] s’inspirait du Walden de Thoreau lorsqu’il racontait Le Voyage d’Henry, l’histoire de deux amis qui décidèrent, pour se rendre à Fitchburg, l’un de marcher et l’autre de travailler jusqu’à gagner le prix du billet de train, afin de voir qui arriverait le premier. Rare critique de la valeur travail à destination des enfants… alors même que la loi de 1949 sur les publication pour la jeunesse proscrit tout éloge de la paresse !

Révolution et autogestion dans la basse cour

Mais la création contemporaine offre également ses propres propositions. Si l’univers de Claude Ponti n’est pas toujours un monde merveilleux, il reflète nombre de conflictualités, notamment de vives oppositions à l’autorité, celle des adultes et des parents en particuliers. Quant à ses jeunes héros, la plupart suivent une quête initiatique et affrontent toutes sortes de monstres et de tyrans, pour défendre leur intégrité et leur imaginaire enfantin. Lili Prune [5], notamment, affirme une certaine précocité dans sa volonté d’autonomie et développe sa propre pédagogie, résolument.. sans dieu ni maître !

Signalons également ce fabuleux Canard fermier [6] « qui avait la malchance de vivre avec un fermier terriblement paresseux »  : en seulement seize doubles-pages et sous le trait faussement innocent d’Helen Oxenbury ce ne sont rien de moins que les notions de lutte des classes et de révolution, de grève expropriatrice et d’autogestion, qui sont présentées !
Dans Quatre petits cochons, un lapin, une vache, un castor et… un loup ! [7], Nadia Ghanem réussit un subtil détournement de conte en ajoutant discrètement un quatrième protagonniste, adepte de Kropotkine et d’illich, qui va se construire une maison à l’aide de « techniques conviviales » et grâce à l’entraide entre voisins.
Enfin, Charlotte Dugrand et Bruno Bartkowiak, dans Jojo le pirate [8], évoquent le partage et la solidarité, la prise de décision collective.
Difficile de faire bref sur un tel sujet. Au delà de ces quelques exemples qui fournissent quelques premiers repères, une étude approfondie mériterait d’être menée. Paraîtra cet automne, à La Fabrique, un essai de Christian Bruel [9] sur les rapports entre la politique et le livre jeunesse. Peut-être y trouverons-nous d’autres pistes de réflexion.

Ernest London (UCL Le Puy)

[1Edy-Legrand, Macao et Cosmage, Circonflexe, 2020, 58 pages.

[2Jean Grave, Terre libre. Les pionniers, Rouge et noir, 2015, 182 pages.

[3Simon Bailly, Utopia, L’Agrume, 2019, 88 pages.

[4Donald B. Johnson, Le Voyage d’Henry, Casterman, 2001, 28 pages.

[5Claude Ponti, La Revanche de Lili Prune, L’Ecole des loisirs, 2003, 52 pages.

[6Martin Waddell et Helen Oxenbury, Le Canard fermier, L’Ecole des loisirs, 1999, 40 pages.

[7Nadia Ghanem et Éva Bourdier,Quatre petits cochons, un lapin, une vache, un castor et… un loup !, L’Atelier du poisson soluble, 2021, 48 pages.

[8Charlotte Dugrand et Bruno Bartkowiak, Jojo le pirate, Libertalia, 2015, 32 pages.

[9Christian Bruel, L’Aventure politique du livre jeunesse, La Fabrique, octobre 2022.

 
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