Seveso : electrochoc et zones d’ombre

Version imprimable de cet article Version imprimable


Trente ans après la “ catastrophe de Seveso ”, certains aspects capitaux demeurent non élucidés. Apprendrons-nous un jour la vérité intégrale sur ses tenants et aboutissants ? Les colonnes ci-après lèvent le voile sur des pans généralement occultés.

Le samedi 10 juillet 1976, dans le hangar B de l’ICMESA à Meda, la cuve 101 du réacteur de trichlorophénol explosa. La pression, due à une température excessive (230 degrés) de la vapeur stagnant dans les conduites, combinée avec l’arrêt du mélangeur avant l’achèvement du cycle, provoqua la rupture d’une valve de sécurité sur le disque de fermeture. À 12 heures 37, un nuage composé d’hydroxyde de sodium, de polyéthylène glycol, de soude caustique ainsi que de deux kilos de dioxine s’échappa extra muros, contaminant 1 810 hectares de terres dans la plaine de la Brianza. En sus de Seveso, localité la plus touchée, et de Meda, Cesano Maderno et Desio subirent la pluie acide.

Conditions de travail “ abominables ”

Soixante dix-sept mille animaux périrent sur-le-champ ou furent abattus. Des dizaines de milliers d’humains souffrirent, immédiatement ou a posteriori, de maux divers : lésions cutanées défigurantes, altération des fonctions hépatiques, rénales, thyroïdiennes... En 1963, la multinationale bâloise Hoffmann-La Roche acheta l’Industrie Chimiche Mendionali Società Azionaria et la plaça dans le giron de sa filiale, la Givaudan S.A. de Vernier, dans la périphérie genevoise. Six ans après, l’ICMESA devint la seule firme au monde à proposer du trichlorophénol, d’où l’on ne tire pas uniquement le désinfectant hexachlorophène, mais également... l’Agent orange, un défoliant abondamment déversé par l’armée américaine au Vietnam. Le 14 juillet 1976, en possession des analyses, Jörg Sambeth [1]alerta son supérieur Herwig von Zwehl : les échantillons contiennent du TCDD. Embauché, le 1er juin 1970, en qualité de directeur technique chez Givaudan, il fut chargé d’emblée de superviser l’usine lombarde. Ce qu’il découvrit sur place le “ terrifia ” : des ateliers “ d’un autre siècle ”, des conditions de travail “ abominables ”. Il préconisa une rénovation complète ou, à défaut, la fermeture. Les dirigeants du consortium avalisèrent son budget de 12 millions de francs suisses, mais, au final, ils n’investirent pas un centime pour améliorer la situation. Ils jugèrent inutile d’ajouter un vase d’expansion qui eût empêché que le monstre ne crachât les vapeurs de sa mixture empoisonnée dans l’atmosphère. Dans le “ docu-roman ” de Jörg Sambeth, Incident à Seveso [2], Anton, le personnage principal, dépeint les mœurs délétères au sommet de la hiérarchie, “ le carrousel des intrigues ”, les jeux glauques de pouvoir, et ose quelques supputations. Les installations avaient plu parce qu’adaptées pour l’élaboration de “ matières sales ” : pas de surveillance minutieuse, la complaisance des autorités, aisément corruptibles, une main-d’œuvre bon marché, malléable et corvéable à merci. Des militant-e-s du Groupe de prévention et d’hygiène environnemental, salariés de la Montedison à Castellanza, tentèrent d’entrer en contact avec leurs collègues de l’ICMESA. Lorsqu’ils parvinrent, non sans peine, à gagner leur confiance, ils constatèrent l’ignorance de ceux-ci. Un tiers des 153 employé-e-s avait plus de 55 ans. Le staff imposa des turn over et des mutations incessantes d’une unité à l’autre, pour éviter la maturation de toute réflexion de fond et qu’aucune connaissance précise ne s’ancrât dans les esprits. Pour Sergio Bologna et Luigi Mara, “ l’accident de Seveso a confirmé que sans une organisation consciente et autonome de la classe ouvrière, le risque de dégâts, tant pour la santé que pour l’environnement, lors de la production de substances dangereuses, augmente... ” [3]. Co-fondateur du mouvement Médecine démocratique, le professeur Giulio Alfredo Maccacaro (8 janvier 1924-16 janvier 1977), qui dirigea à compter de janvier 1974 le mensuel de vulgarisation scientifique Sapere (Savoir), avança l’hypothèse que des commandes transmises à l’ICMESA émanât de l’armée. La nationale ou l’état-major de l’Otan ? Le biologiste milanais Sergio Angeletti soutient que les 41 fûts dénichés, le 19 mai 1983, dans un abattoir désaffecté à Anguilcourt-le-Sart (Aisne), arrivés à Bâle, le 4 juin 1983, et incinérés vingt-cinq mois plus tard dans le four de Ciba-Geigy, ne proviennent pas de Meda.

Bizarreries flagrantes

Une piste qu’a suivie également le free lance Ekkehard Sieker. Celui-ci avait réalisé un reportage retentissant de quarante-cinq minutes, “ Das Geheimnis von Seveso ” [4]. Selon lui et Paul Staes, député européen écologiste belge, il y aurait, dans la décharge de Schönberg (ex-RDA, aujourd’hui Mecklembourg-Poméranie occidentale), même 150 tonnes supplémentaires amoncelées après l’éclatement de la cuve. Michael Gramberg [5]soupçonne également une falsification et corrobore cette thèse. Les tonneaux remplis sur le site avaient un diamètre supérieur de trois centimètres et demi à celui des récipients voués aux flammes sur les bords du Rhin. Autre bizarrerie flagrante : la disparité au niveau du poids total (six tonnes et demi contre 8,252 tonnes). Après le franchissement de la frontière à Vintimille, on perdit la trace des camions, qui avaient quitté l’aire d’empaquetage, le 10 septembre 1982. Mannesmann Italiana avait conclu un contrat avec la Givaudan, puis convint d’un deal de sous-traitance avec Wadir de Genève et Spelidec de Marseille. Bernard Paringaux, le patron de la seconde société, déposa, en novembre 1982, le chargement dans l’arrière-cour d’André Droy, boucher à Anguilcourt-le-Sart. Arrêté, le 30 mars 1983, il ne rompit le silence que le 3 juillet. Une fois la “ cachette ” découverte, le lot fut acheminé vers le camp militaire de Sissonne, près de Laon... Une dissémination de l’ensemble des matériaux contaminés semble plausible. Ainsi, un cargo aurait embarqué dans le port de La Spezia [6]du frêt sevesien pour l’acheminer vers la Somalie, une des contrées d’Afrique orientale servant dans les années 80 de poubelle pour les déchets hautement toxiques déversés par les pays du Nord. Hoffmann-La Roche a déboursé 300 millions de francs suisses (183,2 millions d’euros) en guise de “ réparations ”, mais ces messieurs des hautes sphères furent épargnés lors de la procédure judiciaire. Le 14 mai 1985, la Cour d’Appel de Milan ne prononça de peines que contre Herwig von Zwehl et Jörg Sambeth : respectivement deux ans et dix-huit mois avec sursis. Les trois co-inculpés, Guy Waldvogel, le boss de la Givaudan, Fritz Möri, le constructeur du réacteur, et Paolo Paoletti [7], le directeur de production de l’ICMESA, condamnés en première instance, le 24 septembre 1983, à Monza, bénéficièrent de l’acquittement. Quoique moins meurtrier que d’autres désastres chimiques, celui évoqué en ces lignes marqua davantage les esprits. L’Union européenne adopta les directives, certes bien insuffisantes, des 24 juin 1982 et 9 décembre 1996, complétées par celle du 16 décembre 2003, après plusieurs accidents graves, comme celui dû à la pulvérisation d’un stock de nitrates d’ammonium dans l’usine Azote Fertilisants de la société Grande Paroisse à Toulouse, le 21 septembre 2001 (30 morts). En 2005, on comptait 1 213 sites classés “ Seveso ” dans l’Hexagone.

René Hamm

[1Dans son remarquable long-métrage documentaire, Gambit, la Zurichoise, Sabine Gisiger donna la parole à ce “ bouc émissaire ” (cf. “ Retour sur les lieux du crime", dans Alternative libertaire de mars 2006).

[2Chez Héloïse d’Ormesson à Paris, mars 2006, 336 pages, 21 euros. Traduction de Raymond Clarinard.

[3Article “ Résistance ouvrière contre la destruction physique des hommes et de l’environnement dans l’Italie des années 70 ” (avril 1989) repris en juillet 1991, dans la revue colognaise Wildcat.

[4Diffusé, le 15 octobre 1993, en exclusivité sur l’ARD, la première chaîne d’outre-Rhin.

[5Sujet, “ Seveso. 41Giftfässer im Heu ”, le 29 août 2006 à 0 heure sur la chaîne régionale Westdeutscher Rundfunk. Première programmation, le 20 mai 1998.

[6La cité ligure possède une base navale ainsi que le plus important arsenal d’Italie. Les trafiquants internationaux y ont trouvé un point de jonction idéal.

[7Un commando de Prima Linea l’exécuta, le 5 février 1980, à Monza.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut