Syndicalisme

À la Ville de Paris, on a ravivé la conscience de classe

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Le mouvement social de cet hiver aura permis de recréer une culture de lutte, dans une belle unité syndicale, et avec des ­forces militantes rajeunies. Le haut niveau de conflictualité, la solidarité et l’action directe ont rapproché les différents métiers, ce qui augure du meilleur pour les luttes futures.

Jardiniers, éboueuses, ani­matrices et animateurs, auxiliaires de puériculture, chauffeuses, égoutiers, tapissières, éclusiers, bûcherons-élagueurs, assistantes sociales, cantonniers, agentes administratives, techniciennes de la distribution d’eau… La Ville de Paris, ce sont près de 60.000 agentes et agents répartis en près de 350 métiers les plus divers. Un important pouvoir bloquant, puisqu’ils et elles gèrent l’ensemble des services publics parisiens, hormis quelques morceaux passés au privé.

Dès le début du mouvement interprofessionnel contre la réforme des retraites, une intersyndicale s’est mise en place, avec la CGT, la FSU, FO et l’UCP (un syndicat de cadres). Une particularité : la CGT-Ville de paris traverse une crise depuis plusieurs années et est scindée en deux, et seule une des deux fractions a participé à l’intersyndicale. Ce n’est que depuis peu que tous ces syndicats arrivent à travailler ensemble, et ça ne s’était jamais vu sur un mouvement aussi long et dur. Un signe que cette lutte n’est pas tout à fait comme les autres…



Décentraliser les AG, au plus près des collègues

Rapidement, l’intersyndicale a organisé une assemblée générale régulière, qui a réuni 100 à 300 personnes. Si les débats étaient introduits par les représentantes et les représentants des quatre syndicats, l’AG a été en réalité gérée par les grévistes elles et eux-mêmes, syndiqué·es comme non syndiqué·es. Toutes les propositions étaient examinées, aucun débat stratégique n’était tabou. Cela a permis que des collègues qui n’avaient jamais fait grève prennent une place essentielle dans l’animation du mouvement.

On en a cependant senti les limites. Alors que la Ville compte des dizaines de milliers d’agent·es, on ne peut se contenter d’une AG centrale, même avec l’ensemble des services. On y a remédié en organisant des AG locales, dans certains arrondissements et dans certains services, au plus près des collègues,qui se sentaient ainsi plus directement en prise avec l’événement, prenaient plus facilement la parole et l’initiative. Mais cette décentralisation a sans doute été trop tardive. L’AG s’est donné deux rôles principaux : faire vivre et amplifier la grève à la Ville de Paris, et se coordonner avec les autres secteurs professionnels.

En manif, le 28 décembre 2019.
cc Ville de Paris contre la réforme des retraites

La mairie nous met des bâtons dans les roues

L’amplification était en effet l’objectif prioritaire, car le très bon taux de grévistes du 5 décembre (15%) s’est érodé au fil des dates de mobilisation. Il y a eu un noyau dur en grève illimitée, mais il est resté extrêmement minoritaire. De nombreuses tournées d’information auprès des collègues ont permis aux syndiqué·es comme aux non-syndiqué·es d’aller se frotter ensemble aux réalités du terrain. Et ce qu’on y a vu était intéressant : dans la grande majorité des cas, des collègues bien informé·es sur la réforme. Des collègues qui refusaient ce recul social. Mais des collègues aussi qu’il fallait convaincre de notre pouvoir collectif de gagner cette bataille, si nous nous y mettions toutes et tous ensemble.

Il faut dire que la mairie nous a mis des bâtons dans les roues… Dès le 5 décembre, portées par l’énergie formidable qui se dégageait de la grève à la RATP et à la SNCF, on enregistrait plusieurs tentatives de départ en grève reconductible, notamment à la propreté. Mais la mairie a fait tourner des bennes du privé pour nettoyer les rues durant la nuit. Élections municipales oblige, Hidalgo et sa majorité ont saboté la grève des éboueurs ! Ça ne s’est pas arrêté là. De nombreux établissements municipaux, crèches, bibliothèques, gymnases, etc. ont dû fermer pour cause de grève. La communication de la mairie ? Que les fermetures n’étaient dues qu’à la grève dans les transports qui empêchait les agent·es et agents de travailler ! Évidemment, il y a de quoi démotiver...

Le cortège unitaire – une nouveauté – a régulièrement réuni plusieurs centaines de collègues, avec une superbe animation.
cc Daniel Maunoury

Lutter ensemble nous extirpe des corporatismes

Cette mobilisation a changé quelque chose à la Ville de Paris. Le cortège unitaire – une nouveauté – a régulièrement réuni plusieurs centaines de collègues, avec une superbe animation. Nous avons même réalisé une action coup de poing d’envahissement du Conseil d’État ! Ça s’est impeccablement déroulé, sans heurts ni frayeur, et ça a montré aux collègues les moins habitué·es que l’on peut hausser le niveau de conflictualité quand on l’estime nécessaire : le tout est de le décider collectivement.

Les actions communes, mêlant des métiers très différents et pourtant tous agents et agentes territoriales, ont contribué recréer un sentiment d’appartenance de classe. Eh oui, nous sommes toutes et tous dans le même bateau ! Plus encore, la participation d’agent·es RATP, de cheminot·es et d’enseignant·es à nos AG ont renforcé ce sentiment que l’on se battait pour un but commun. C’est tout naturellement qu’on est allé sur les piquets de grève de la SNCF, ou inter­venir dans les différentes AG, que l’on a chanté et dansé ensemble en manif… C’est par la lutte que l’on s’extirpe du corporatisme et de l’individualisme pour constituer la classe des exploité·es qui se bat pour son émancipation !

« Egoutiers : 17 ans de vie en moins... 2 ans de bonif offerts. Honte à vous ! » Banderole CGT à la manif du 17 décembre à Paris.
cc Daniel Maunoury

Des jalons posés pour le futur

Et pourtant, des revendications sectorielles, nous en avons à la Ville de Paris et nous les avons aussi mises en avant. Parce qu’il faut aller chercher les collègues dans ce qui les touche le plus directement. Or, dans la territoriale, c’est la loi de transformation de la fonction publique, passée l’été dernier. Elle devrait faire perdre aux agentes et agents de la Ville de Paris pas moins de huit jours de congé par an !

La question de la précarité occupe également une place centrale. Sur les 60.000 agent·es que compte la collectivité, il y a 17.000 vacataires ! Durant le mouvement, un collectif des vacataires de la Ville de Paris a vu le jour. Parti des musées municipaux, il a cherché à s’étendre aux autres ­directions, et a groupé de nombreuses et nombreux collègues qui, auparavant, n’osaient pas revendiquer. L’intersyndicale forte et unie que nous avons su constituer a été capable d’animer la grève, d’organiser des cortèges et de les sécuriser, de mener des actions, de faire circuler l’information... C’est un acquis indéniable pour les futures luttes à la Ville de Paris.

Adèle (UCL Pantin)

 
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