Écologie

Urbanisme-énergies : Méandres de la ruralité numérique

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Nous avons vu dans le dernier numéro d’Alternative libertaire que les choix technologiques des réseaux «  intelligents  » – dit smart grids en techno-langage – vont influencer le développement des villes. Nous allons observer dans cette suite ce qu’il en est en milieu rural.

Le territoire français est très divisé entre la campagne et les villes, l’État et les gouvernements successifs n’ayant jamais cessé de vouloir centraliser l’administration et l’organisation territoriale. La tendance actuelle reste la mort annoncée du pouvoir municipal, transféré progressivement dans les intercommunalités, mais aussi le démantèlement des services publics de proximité (hôpitaux, trains, écoles...). Le regroupement en intercommunalités a pour but de centrer l’activité sur des pôles économiques sans souci de développer la vie locale, comme la route qui va mener à l’autoroute, la mise en avant de tel pôle industriel, un gisement de vent… Les services qui disparaissent doivent quant à eux être compensés par la numérisation (ou dématérialisation). Tout ceci est le programme dont les réseaux «  intelligents  » sont l’outil. Le mouvement global des campagnes est donc d’aller vers des villes avec toujours plus de bagnoles et de moins en moins de construction de la localité. Nous allons distinguer deux intérêts spécifiques liés aux réseaux  : les réseaux d’énergie et le déploiement des habitantes et habitants.

Les réseaux d’énergie

La politique actuelle de conquête des énergies renouvelables est complètement liée au développement des villes et impacte les campagnes dans leur développement. Les champs d’éoliennes qu’on voit pousser partout sont strictement répartis sur des zones agricoles, de même que les grandes surfaces photovoltaïques... Tous ces générateurs d’électricité sont en fait interconnectés directement par des réseaux «  intelligents  » et distribuent le plus rapidement possible leur électricité là ou la demande se fait, ne produisant pas forcément s’il n’y a pas de demande. Cette demande à satisfaire se trouve dans les centres urbains et nécessite un transport d’énergie à très haute tension (pour éviter les pertes). C’est avec ce genre de dispositifs additionnés à d’autres plus anciens qu’on se retrouve avec un transformateur de cinq hectares au milieu d’un certain causse aveyronnais (l’Amassada) avec sa panoplie de lignes électriques tellement nombreuses qu’elle encercle des villages. Il y a donc ici un enjeu de production et de colonisation territoriale.

Le développement des réseaux (par RTE, filiale d’EDF) a précédé le développement de la technologie numérique intelligente qui n’a commencé à se développer qu’avec le compteur Linky (énedis, filiale d’EDF). Les enjeux ruraux sont plus vastes en terme de diversité que ceux de la ville, il ne s’agit pas de gérer seulement de la consommation, mais aussi la production et l’acheminement d’énergies. Dans ce sens, le programme «  smart occitania  » est le premier projet européen d’ampleur régionale qui vise à développer une gestion «  intelligente  » de production et de distribution d’électricité. Ce partenariat public-privé (PPP) développe de la technologie «  prédictive  »  : pour prévoir ce qui va être consommé via les données personnelles et ainsi réguler la production en temps réel à l’échelle régionale. Ce projet illustre le grand écart des institutions. Ainsi Carole Delga, présidente de la région Occitanie, souffle dans les petites communes que «  l’éolien, ça commence à bien faire  » et dans les beaux salons qu’il faut «  développer la production d’énergies renouvelables  ». Ce qui est certain c’est qu’il y a besoin d’énergies alternatives au modèle actuel, mais que ce n’est certainement pas un PPP qui va améliorer la situation de la gestion énergétique.

Ce développement pose aussi un problème agricole. La production d’énergie par des agricultrices et agriculteurs va rentrer en concurrence avec leur production alimentaire et peut mettre en péril ou au moins déstabiliser leur exploitation. Les terres agricoles sont de surcroît un terrain de prédation pour les promoteurs et leur valeur va encore subir de nouvelles spéculation à cause de cette production énergétique. Pour conclure sur ce sujet, nous rappelons que les réseaux intelligents qui captent nos données via les compteurs et autres objets connectés sont indissociables des technologies de production industrielle d’électricité intermittente (il n’y a pas toujours du vent pour faire tourner les éoliennes). L’énergie ne peut se stocker, il faut donc contrôler les entrées et sorties pour ne pas surcharger les réseaux. Les choix liés au captage des données notamment personnelles sont éminemment politiques, d’autant que l’échelle de distribution a des objectifs internationaux à l’heure actuelle.

Et les habitantes et habitants ?

Les enjeux de production sont étroitement liés aux développement des territoires. Les campagnes se vident de plus en plus, les services de proximité se perdent et le lien social s’érode. Les technocrates qui nous dirigent n’ont que le mot de dématérialisation à la bouche, l’alliant à un discours écologiste, en mettant en avant que les services numériques seront meilleurs car «  plus performants  ». D’un autre côté les ruraux ne peuvent plus se passer de services dématérialisés, puisque la proximité n’existe plus. Il est donc très dur de construire un mouvement de lutte cohérent sur ce sujet qui divise. Dans un territoire comme le parc naturel des Grands Causses, c’est carrément l’ouverture à l’installation et la construction qui est bloquée. Dans la communauté de commune de la Muse et des Raspes, ce sont 15 hectares de terres qui sont alloués à la construction dans les 20 années à venir. Cinq de ces quinze hectares sont pour le transformateur de Saint Victor, le reste pour quelques industries et une plateforme de transport.

Ce qui se passe donc en réalité est que les populations ne sont plus les bienvenues à la campagne, au contraire des énergies interconnectées. Les communes sont donc vouées à être vitrifiées avec des actions «  cœur de village  » pour attirer le touriste avec de belles rues pavées, et les personnes qui voudraient s’installer sont appelées à ne pas construire. Les téméraires qui restent n’ont qu’à se contenter d’avoir une bagnole pour aller travailler en ville, dépenser leurs sous là-bas et prendre les belles routes toutes neuves pour rentrer. Parce qu’il y a toujours des sous pour les bétonneurs.

Reinette Noyée (UCL Aveyron)

 
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