Débat écologie et cause animale (2/2)

Jocelyne Porcher (Inrae)  : « Un élevage paysan en coexistence avec l’agriculture cellulaire est illusoire »

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Quel rôle pour l’animal dans les sociétés humaines ? C’est est un point central de la réflexion écologique, où convergent deux questions éthiques majeures  : celle de la souffrance et de l’exploitation animale d’un côté, et de l’autre, celle de l’élevage animal tel qu’il est déterminé par le capitalisme, où les paysannes et paysans sont tout autant des sujets exploités par un système. S’agit-il d’aménager l’élevage tel qu’il existe, de réduire son empreinte écologique, la souffrance animale autant qu’humaine ? S’agit-il au contraire de rompre entièrement avec ce modèle ? Et comment ? Alternative libertaire invite ce débat dans ses colonnes.

Jocelyne Porcher est chercheuse, sociologue à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Elle travaille sur les relations humains-animaux et sur la question de la production animale industrielle. Dans son dernier ouvrage, Cause animale, cause du capital, elle met en évidence l’existence de liens entre les organisations militantes de la «  cause animale  », une certaine branche de l’agro-industrie et les start-ups de l’agriculture cellulaire en pleine expansion.



Alternative libertaire  : Tout d’abord, comment vous est venue l’idée de travailler sur ce sujet  ?

Jocelyne Porcher, Cause animale, cause du capital,
Le Bord de l’eau, 2019, 120 pages, 12 euros.

Jocelyne Porcher : En fait, l’idée me trotte dans la tête sur le temps long de mes recherches à propos du processus d’industrialisation de l’élevage. Au XIXe siècle, la zootechnie théorise l’animal comme «  machine animale  » et assigne au travail avec les animaux l’objectif de produire de la matière animale et des profits. Dans cette logique, je soulignais déjà la possibilité d’une production de matière animale sans animaux, avec culture cellulaire, dans La mort n’est pas notre métier  [1], que j’ai publié en 2003. Mais c’est à partir des premiers articles de presse parus sur «  la viande in vitro  », qu’en 2010 je me suis vraiment attaquée au sujet en publiant un premier papier [2].

Qui sont les groupes qui travaillent aujourd’hui au développement de l’agriculture cellulaire et quelles sont leurs ambitions  ?

Jocelyne Porcher : L’agriculture cellulaire (cell-ag), qui désigne la production de substituts aux produits animaux (viande, lait, oeufs, fromages…) issus des biotechnologies, se présente comme une forme moderne d’agriculture. Contrairement à l’«  élevage industriel  », qui sert de repoussoir, elle prétend être bonne pour les animaux, les humains, la planète. C’est parce qu’elle se présente comme une forme innovante d’agriculture que le terme «  viande cultivée  » est préféré à celui de «  viande in vitro  » ou même de clean meat.

Les groupes intéressés par cette production sont à la fois les nouveaux entrants − les biotech, les start-up soutenues par des milliardaires et par des fonds d’investissement −, mais aussi les industriels de la viande et du lait qui, en attendant de voir comment le vent va réellement tourner, investissent également dans les substituts. Leur ambition à tous est le profit. Il n’y en a pas d’autre, en dépit des grandes déclarations des investisseurs de l’agriculture cellulaire en faveur des animaux. Si le sort des animaux les intéressait, cela fait cinquante ans qu’ils auraient pu agir. L’agriculture cellulaire risque d’accroître notre asservissement alimentaire aux multinationales à un point que, semble-t-il, certains ne mesurent pas.

Peut-on dire qu’il y a collusion d’intérêt entre le mouvement antispéciste et ces industriels  ?

« Contrairement à "l’élevage industriel”, qui sert de repoussoir, la “cell-ag” prétend être bonne pour les animaux, les humains, la planète. »

Jocelyne Porcher : La collusion d’intérêts entre les promoteurs de la cell-ag et les théoriciens et associations se réclamant de la cause animale est manifeste. Cela se comprend aisément car ils ont un même objectif  : mettre en place une agriculture sans élevage. Car «  l’élevage  », toujours pris par ses opposants comme un terme générique sans distinction entre le fait d’élever des animaux et la production de la matière animale, est supposé destructeur des animaux, de «  la planète  » et de la santé humaine. Les uns et les autres ont les mêmes arguments et s’appuient sur les mêmes sources théoriques.

En France, deux exemples illustrent cette collusion. Tout d’abord le financement de L214 par une fondation américaine, l’Open Philanthropy Project (1,1 million d’euros). Cette somme a été attribuée pour appuyer les cam­pagnes de «  dévoilement  » des filières volailles en France. L’information a fuité sur internet en 2017 et L214 a été contrainte de se justifier et de rendre des comptes.

Comme je le montre dans Cause animale, cause du capital, le rôle des associations est de porter la critique de l’«  élevage industriel  » afin que, par contraste, la cell-ag apparaisse finalement préférable aux consommateurs. C’est ce qui se passe également avec le «  référendum pour les animaux  » concocté par trois milliardaires français. Ce référendum illustre de manière décomplexée les liens entre les fonds d’investissements et les associations de défense des animaux.

Il s’agit apparemment de démolir «  l’élevage industriel  ». Mais pour le remplacer par quoi  ? Aucun mot sur ce sujet dans la proposition de référendum, sauf une obligation du «  plein air  » en 2040  ! Par ailleurs, le terme «  plein air  » ne renvoie pas à des systèmes d’élevage forcément non industriels, et en 2040, il y a de fortes chances que les rayons des magasins aient déjà été envahis par les produits de la cell-ag.

Quel est le projet de société, au moins d’un point de vue alimentaire, que ces groupes proposent  ?

Jocelyne Porcher : Ce référendum permet de bien saisir justement le projet de société sous-jacent. Il s’agit de supposément tout changer pour que rien ne change et que les affaires restent les affaires. Pourquoi le référendum proposé par les milliardaires et les associations de défense des animaux ne prévoit-il pas un article qui promeuve l’élevage paysan ? On démolirait par exemple les systèmes industriels et on les remplacerait par des milliers de fermes paysannes.

Rien de tout cela dans leur projet. Il s’agit bien, implicitement, de remplacer les systèmes industriels par la cell-ag. Leur projet poursuit donc le schéma actuel. Pour le dire vite  : de la nourriture industrielle biotech pour les uns et des produits de qualité pour les autres. Sauf qu’imaginer pouvoir durablement préserver un élevage paysan en coexistence avec la cell-ag est parfaitement illusoire. Les multinationales ne veulent pas une part du gâteau, elles veulent le gâteau tout entier.

Selon vous, quelles seraient alors les alternatives à promouvoir, en tant que militantes et militants anticapitalistes, pour ne pas se retrouver coincé·es entre d’un côté l’agro-industrie et de l’autre les start-up de la nourriture in vitro  ?

Jocelyne Porcher : Soutenir vraiment l’élevage paysan. Il représente la seule alternative non capitaliste aux systèmes industriels.

Propos recueillis par Vincent (UCL Var), groupe de travail Agriculture

[1Jocelyn porcher, La mort n’est pas notre métier, L’Aube, 2003.

[2« La viande in vitro, stade ultime ? », La Revue politique et parlementaire n° 1057, 2010.

 
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