Kanaky : On n’aura pas la peau de l’USTKE

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Le syndicat USTKE, première organisation syndicale du « Caillou », est victime d’une vague de répression inédite depuis l’ébullition indépendantiste des années 1980. Face à un FLNKS vieilli et discrédité par la cogestion, la contestation anticoloniale s’est déplacée sur le terrain de la lutte des classes.

Cela fait plusieurs mois que la fièvre révolutionnaire a saisi, de nouveau, la Kanaky, et c’est d’une grève dans l’entreprise Carsud (filiale de Veolia Transport) que tout est parti.

Les salarié-e-s sont en lutte depuis des mois contre le licenciement d’un délégué syndical de l’USTKE. Tout a basculé le 17 janvier, quand une manifestation de soutien à proximité du piquet de grève a viré à l’affrontement avec la police. Douze heures de combats de rue, de jets de pierres, de barricades de pneus incendiés par environ 500 syndiqué-e-s… De son côté, la police a déployé des trésors de brutalité pour réprimer le soulèvement. Les témoignages, photos et vidéo à l’appui, sont accablants : «  tabassages, tirs tendus (grenades, balles en caoutchouc, petits plombs…), menottages à des poteaux durant plusieurs heures » [1]. Résultat : une trentaine de blessé-e-s, plusieurs militants incarcérés durant un mois. Fin mars, 23 membres de l’USTKE passaient en procès, où des peines de prison étaient requises contre eux. Une peine d’un an de prison, dont six mois ferme, était requise contre le président du syndicat lui-même, Gérard Jodar.

Le patronnat engage le bras de fer

Le patronat de l’île en a profité pour engager un bras de fer avec l’USTKE. En quelques semaines, une dizaine de militantes et de militants syndicaux étaient mis à pied dans plusieurs entreprises pour fait de grève « illicite » selon le Medef néo-calédonien. Par endroits, les patrons ont embauché des intérimaires pour remplacer les syndiqué-e-s. En représailles, le 10 avril, l’USTKE appelait à une grève générale de vingt-quatre heures, bloquant une trentaine d’entreprises. Ambiance électrique autour des piquets de grève, dont certains ont été évacués en fin de journée par la police.

Le jugement a été rendu le 21 avril pour les émeutiers du 17 janvier : les 23 sont condamnés à des peines de un mois à un an de prison ferme, associées à une privation des droits civiques pendant trois ans pour les responsables syndicaux. Mais 30 autres syndicalistes sont condamnés à payer des amendes. Le jour même, le collectif Solidarité-Kanaky tenait un grand meeting de soutien à la bourse du travail de Paris. Plusieurs centaines de personnes sont venues applaudir les interventions de l’USTKE, de l’Union syndicale Solidaires, de la CGT, de la LCR, de Via Campesina (l’internationale de la Confédération paysanne) de la CNT et du Syndicat des travailleurs corses (STC).

Le 7 mai, dans le quartier d’affaires de la Défense (Hauts-de-Seine), le collectif Solidarité-Kanaky a organisé un rassemblement pour interpeller Veolia à l’occasion de l’assemblée générale de ses actionnaires (voir photo). Le directeur de Veolia Transport a reçu une délégation de quatre personnes, mais a refusé que Carsud engage des négociations avec les grévistes. Philippe Gomès (divers droite), le président de la Province Sud – cliente de Veolia – veut régler son compte à l’USTKE. Il peut toujours espérer !

Ngoc (AL Paris-Sud)


<titre|titre=Le paysage indépendantiste en recomposition>

Les contradictions de l’USTKE.

L’Union syndicale des travailleurs kanaks et exploités, créée en 1982, est dirigée par Gérard Jodar, 56 ans. Son slogan : « Usines, tribus, même combat ». Première organisation syndicale avec 5 000 adhérentes et adhérents, et 25 % de voix aux élections professionnelles, l’USTKE n’est pas exempte de contradictions. Ainsi le syndicat cogère avec Suez la société de maintenance aéroportuaire de Nouméa. Et un de ses cofondateurs, Louis Kotra Uregei, toujours n°2 du syndicat, est également propriétaire de deux entreprises de transbordement sur le port… Ces « curiosités » sont liées à la politique de « rééquilibrage » entre Kanaks et Caldoches dans l’économie. Mais elles ne peuvent conduire qu’à des interférences. Les travailleuses et les travailleurs de Kanaky ne doivent pas perdre de vue que l’indépendance qu’ils obtiendront sans doute un jour ne sera qu’à moitié émancipatrice si elle n’aboutit qu’au remplacement des capitalistes français par des capitalistes kanaks. Ces réserves mises à part, l’USTKE joue un rôle central dans la lutte des classes sur le « Caillou » et subit de la part du pouvoir colonial une répression à la hauteur de sa capacité de nuisance. Il est du devoir de toutes et tous les anticolonialistes de soutenir son combat.

Les ambitions du PT.

Le Parti travailliste a été fondé le 18 novembre 2007 par 500 militantes et militants dans la mouvance de l’USTKE. Le parti est censé être l’outil du syndicat pour concurrencer le FLNKS dans les institutions : c’est le modèle travailliste (d’où son nom). Ses principes stipulent que le PT « se fonde sur des principes anticapitalistes et prend en compte les intérêts des colonisés, des opprimés, des exploités, des exclus, etc. ». Le peuple kanak « constitue une communauté pluriethnique, libre, unie et souveraine fondée sur la solidarité des éléments d’origines diverses qui la composent ». On retrouve à sa direction le duo dirigeant de l’USTKE, Gérard Jodar et Louis Kotra Uregei. Le PT a obtenu 33 élu-e-s aux municipales de mars, où il se présentait dans 14 communes sur 33.

Les doutes du FLNKS.

Le Front de libération nationale kanak et socialiste, fondé en 1984, est une coalition de plusieurs partis dont les deux principaux, à quasi égalité, sont l’Union calédonienne (UC) et le Parti de libération kanak (Palika). Le Palika, jadis d’extrême gauche, s’est considérablement édulcoré et est aujourd’hui souvent plus modéré que l’UC. Après les accords de 1988, le FLNKS, qui avait été jadis le fer de lance du combat indépendantiste, s’est englué dans la gestion : il détient 16 mairies sur 33 dans l’île, 16 sièges sur 54 au Congrès. Sans lisibilité politique, il tend à n’être plus qu’une coalition électorale en proie à de constantes dissensions. L’USTKE avait pris ses distances avec lui dès 1989.


[1Libération du 10 avril 2008.

 
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