La critique cinéma de Cluny : Bong Joon-ho, « Mother »

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Longtemps, le cinéma coréen a bénéficié d’une politique de quotas pour se protéger contre la domination culturelle américaine. Ce soutien de l’état, assez proche du système français basé sur la notion d’exception culturelle, a permis à partir de 1985 l’éclosion de la nouvelle vague sud-coréenne : Lee Chang-dong (Secret Sunshine), Kim Ki-duk (Printemps, été, automne, hiver, printemps, Le Locataire, Time), Park Chan-wook (Old Boy, Twist) ou Kim Jee-woon (A Bittersweet Life, Le Bon, la Brute et le Cinglé), pour ne citer que ceux qui ont connu les honneurs des festivals occidentaux.

La suppression des quotas il y a quelques années a entraîné une montée en puissance des monopoles, seuls armés pour lutter contre la concurrence hollywoodienne. La conséquence en est que pour survivre, le cinéma coréen a dû trouver son public d’abord dans la péninsule ; on aurait pu craindre que cela restreigne la création aux genres nationaux traditionnels, comme le mélodrame ou le film de guerre patriotique, à l’image du très pompier Frères de sang, de Kang Je-gyu, qui mélange les deux.

Fort heureusement, les cinéastes ont su se réapproprier des genres exogènes tout en rencontrant le public, comme le western avec Le Bon, la Brute et le Cinglé ou le film fantastique avec The Host, de Bong Joon-ho. Le succès de ce film, qui a battu le record national avec 13 millions d’entrées, s’explique par la métaphore, reçue cinq sur cinq par le public, du monstre créé par la présence militaire américaine.

Bong Joon-ho ne doit pas être réduit à ce succès un brin roublard. Memories of Murder, sous couvert d’une sombre histoire policière, maniait l’ironie tout en faisant appel à l’intelligence du spectateur, et son remarquable moyen métrage Shaking Tokyo présent dans le tryptique Tokyo ! aux côtés de Carax et de Gondry, faisait vivre sensuellement, de l’intérieur, les phobies d’un hikkimori, un de ces Japonais qui se retirent volontairement du monde pour se cloîtrer dans leurs appartements.

Présenté au Festival de Cannes dans la section Un certain regard, Mother raconte le combat d’une veuve pour innocenter son fils simplet accusé du meurtre d’une jeune fille dans une petite ville de la Corée profonde. Mère abusive, mère Courage, la mère (elle n’a pas d’autre nom dans le film) se rend vite compte qu’elle ne peut compter ni sur des policiers paresseux, ni sur son avocat véreux, et que c’est à elle de mener l’enquête, quel qu’en soit le prix.

Le film est construit comme une boucle, et Bong Joon-ho alterne le très prévisible et le très surprenant, avec des fulgurances, comme ce montage faisant se succéder le fils jouant aux ombres chinoise avec son geôlier, et l’ombre de la mère s’affichant sur le sol à l’enterrement de la victime. Alternant très gros plans et plans d’ensemble, il confirme son sens du cadrage, comme dans la scène où les passants s’agglutinent autour de la voiture accidentée.

Film sur la culpabilité et la monstruosité de l’amour inconditionnel, Mother surprend et irrite même parfois par certaines de ses facilités. Mais il fascine surtout par la virtuosité décomplexée de nombreuses scènes, et le portrait terrifiant du pendant féminin et asiatique du père d’Un Bourgeois tout petit petit de Monicelli.

  • Mother, de Bong Joon-ho, avec Won Bin, Kim Hye-ja, Jin Ku, 130 min, 2009. Sortie en salles le 27 janvier.

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