Lire : Littell, « Les Bienveillantes »

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Le dernier Prix Goncourt, adjugé à l’Américain Jonathan Littell pour son roman Les Bienveillantes, a suscité la polémique. De façon inhabituelle, un auteur a osé dépeindre la vie d’un camp d’extermination nazi, non du point de vue de la victime, mais de celui du bourreau, en l’occurrence un officier SS.

J’ai commencé à le lire une nuit de vendredi à samedi, et je l’ai fini le lundi, vers trois heures du matin… Je le trouvais interminable, ce livre – 894 pages, ce qu’on appelle couramment un pavé –, et pourtant je ne l’ai pas lâché avant la dernière phrase. Je n’ai survécu à cette lecture qu’en relevant les multiples interrogations qu’elle soulevait chez moi.

Je voudrais dire d’abord que ce livre m’a rendu humble : la connaissance que l’auteur a de la période traitée, la culture que celui-ci a prêté à son héros, dépassent amplement les quelques connaissances que j’ai sur le sujet. Je croyais pourtant avoir une certaine connaissance et de l’histoire, de l’idéologie nazie, et de la Shoah. Je suis allée à Oswiecim, le camp I d’Auschwitz-Birkenau. J’ai vu les montagnes de chaussures, les amoncellements de valises, les ballots de vêtements. J’ai lu les témoignages, les mémoires d’Anne Franck et les comptes rendus de Nuremberg, j’ai vu les films de Lanzmann, tant de livres, tant de films… Je croyais savoir, avoir compris. Je ne savais pas grand chose, ou si peu.

Histoire éprouvante

La première partie du roman s’appelle « Toccata » (les parties ont ainsi des noms de morceaux de musique : gigue, allemandes, menuet : Bach), et dévoile le dessein de l’auteur : prouver que dans chaque nazi, il y a un être humain, « comme vous et moi ». Après tout, je me souvenais d’Hannah Arendt, et du procès de l’ex-SS Eichmann en 1961 : la grande philosophe n’avait-elle pas dit quelque chose de cet ordre, refusant toute « monstruosité » aux bourreaux nazis, mettant au jour, par contre, la banalité du mal, celle de l’organisation bureaucratique ?

À la fin de ces quelques vingt premières pages, où le héros, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, planqué désormais dans la peau d’un industriel banal, revendique hautement son humanité, et sa fraternité avec son lecteur, je me suis demandée comment l’auteur allait me faire avaler cela. Certes, la littérature repose sur le processus d’identification, surtout quand le narrateur parle à la première personne. Mais enfin, je ne voyais pas comment l’auteur allait me glisser dans le cerveau d’un SS participant, souvent derrière un bureau, parfois en première ligne, aux Einsatzgruppen. Et puis, sitôt la deuxième partie entamée, les mots allemands, si inconnus de moi, me renvoyaient à la même difficulté que j’ai jadis rencontrée, quand j’ai commencé à lire les romans russes du XIXe siècle : on passe continuellement, avec juste un glossaire en fin de livre, d’un Sturmabannführer à un Unterscharführer, sans que le héros s’attarde à une quelconque traduction ! Je croyais pouvoir ainsi, facilement, « tenir à distance », et le propos, et l’abomination à laquelle il se réfère.

Mais c’était compter sans l’obstination, et le talent, de l’auteur de ce livre. Au contraire de son héros, l’auteur ne « fait pas dans la dentelle », lui. Il assène, argumente, décrit de l’intérieur ce qui, de l’extérieur, apparaît comme insoutenable : la Solution finale, et comment on y arrive.

Il fait toucher du doigt la banalité de son personnage, un intellectuel fourvoyé, un bureaucrate accompli, un “ fonctionnaire ”, celui-ci mis au service de projets tous plus inhumains et monstrueux les uns que les autres. Mais il a l’habileté de faire prendre du recul à son héros, qui, pendant toute la première partie du livre, va rencontrer des savants, ou bien des techniciens, qui tous relèveront les fourvoiements de l’idéologie nazie. Le héros lui-même, qui somatise à tout va à chaque massacre, vomissant, faisant sous lui, qui se raccroche à chaque fois aux jouissances purement physiques de bains très chauds, qui s’enivre de bons vins de France ou d’alcools forts, qui pratique une sexualité d’une brutalité masochiste, qui émet des doutes et qui a pour amis des gens sympathiques. Malgré tout cela, on arrive presque à se sentir proche de lui, comme lui. On le voit comme il veut qu’on le voit : intègre, rejetant le sadisme et la débauche la plus ignoble qu’il doit malgré lui côtoyer, cherchant malgré tout un sens à ses actions, essayant de faire de son mieux, dans une sorte de dignité dérisoire, la tâche qui lui est confiée, si abominable soit-elle.

Une lecture imprégnée de mythologie

Cependant, petit à petit, on se rend compte que le héros ne met pas vraiment, pas radicalement, son idéologie en doute. Il la vomit, certes, mais il s’en sert, et dans la seconde partie, il s’en fera lui aussi le chantre. À chaque « mission », l’auteur reprend le même déroulement, embobine les mêmes fils : le narrateur arrive, cherche, comme dans n’importe quel corps de fonctionnaire ou de salarié-e-s, à se rapprocher de ses collègues, participe aux intrigues de cour, analyse la situation, fête les anniversaires et fait son travail. Mais petit à petit, au fur et à mesure que le héros perd la raison, le lecteur ne peut que s’arrêter de le suivre et commence lui aussi à le rejeter.

Je ne sais pas ce qu’Hannah Arendt aurait dit de ce livre, et peut-être la seule question à se poser est-elle là. Je ne sais pas non plus comment, si j’étais en face de l’auteur, je le regarderais. Un tel livre soulève forcément des questions sur son dessein : pourquoi l’écrire, pourquoi écrire « cela », pourquoi exhumer toutes ces horreurs, sur ce mode romanesque bien entendu (il n’est pas question que l’Histoire oublie cela !)

Les Bienveillantes du titre, font probablement référence, aux Érinyes, ces êtres monstrueux qui sur l’ordre des dieux déchiquetèrent Oreste, coupable du meurtre de sa mère Clytemnestre et de l’amant de sa mère, Égisthe. À plusieurs reprises, il est fait mention de ce mythe grec, notamment au travers des relations entre le héros et son ami Thomas, décrits comme étant autant liés qu’Oreste et Pylade. Mais si je me souviens des relations incestueuses d’Oreste avec sa sœur Électre, je n’ai gardé aucun souvenir d’un quelconque meurtre de Pylade par celui-ci... ?

Encore une question, encore une interrogation… L’auteur joue de sa culture de la sorte, sans arrêt, pour dérouter le lecteur. Je voudrais savoir si ce que j’ai repéré, c’est a dire le pillage d’un des thèmes de Tristan et Iseult (« l’eau hardie », permettant à Iseult la Brune d’avouer à son frère que Tristan ne l’a jamais touchée), a été fait sciemment. Parfois, il cite ses références – le mythe de la Ville engloutie d’Ys par exemple – ou encore il situe précisément dans l’espace et le temps ses procédés romanesques – les anniversaires récurrents, les conversations « entre collègues » répétitives, les rêves du héros, tous plus freudiens les uns que les autres. Cette répétition de la structure de son récit, jusqu’au caractère prévisible de certaines scènes – la hache à portée de main du tueur, précisément comme au début de Crime et Châtiment, et la scène décrite à la manière de Dostoievski – sert encore son dessein, et renforce la banalité de son héros qui sombre, comme l’Allemagne, dans la démence.

Comprendre l’incomprehensible

C’est un roman dont on ne peut sortir intact. Jusqu’aux œuvres de musique, si abondamment citées – de Couperin à Bach, en passant par tant d’autres, Stockhausen par exemple –, on a furieusement envie, à la fin du roman, d’en interdire l’écoute au héros définitivement « impur » : n’y a-t-il pas là comme un ricanement de l’auteur ?

Et puis, bizarrement, ce livre m’a renvoyée à une anecdote de mon adolescence : dans mon collège, un livre « interdit » circulait : il s’agissait du Jardin des supplices d’Octave Mirbeau. La fille qui me le prêta me recommanda de n’en lire que les passages marqués en rouge. Les autres, disait-elle, n’avaient pas d’intérêt. Les passages marqués en rouge relataient exclusivement les supplices chinois décrits par Mirbeau. Son propos général – opposer la brutalité meurtrière de l’Occident au cruel raffinement de l’Orient – n’intéressait visiblement aucun autre lecteur que moi. Je me demande, tant les crimes et les débauches sont décrites précisément dans Les Bienveillantes, si de tels malentendus ne peuvent pas surgir également à propos de ce livre. Je me demande si des lectrices et des lecteurs ne vont pas foncer sur cet ouvrage, uniquement poussés par une curiosité malsaine. Si j’étais devant l’auteur du livre, je crois que je n’oserais pas lui demander son avis là-dessus. Et pourtant, le risque est là, tant l’entreprise consistant à se mettre dans la peau d’un nazi peut sembler dangereusement attirante, pour qui n’a pas d’appareil critique suffisant, à l’instar du héros du livre, pourtant solidement outillé intellectuellement.

Et puis, non. Une fois que j’ai reposé le livre sur ma table de chevet, que j’ai tenté d’échapper à l’insoutenable « vérité » qui échappe de ce « roman », je me suis souvenue que l’humanité ne comprenait pas seulement des Eichmann, des marionnettes n’avançant qu’emberlificotées dans leurs propres fils. Il existe aussi des Arendt dans ce monde, et je suis sûre, convaincue, que Jonathan Littell relève de cette dernière catégorie.

Clopine Trouillefou

  • Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, septembre 2006, 906 pages, 25 euros.
 
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