Victor Serge : Entre anarchisme et bolchévisme

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Le nom de Victor Serge reste associé à la mémoire des mouvements anarchistes et communiste internationaux. Son itinéraire et son œuvre gagnent à être connus de toutes celles et ceux qui se battent contre l’oppression capitaliste et pour l’autogestion.

Victor Serge, de son vrai nom, Victor Kibaltchiche, est né en 1890 à Bruxelles, dans cette même ville où neuf ans plus tôt les populistes de Narodnaia i volia (Volonté du peuple) assassinaient le tsar Alexandre II.

Témoin privilégié des grands bouleversements du XXe siècle, acteur de la révolution russe et de l’opposition de gauche à la montée du stalinisme, il a été une des figures de l’anarchisme individualiste en Belgique et en France avant de rejoindre les rangs du bolchévisme après la prise du pouvoir par Lénine. Militant révolutionnaire, il est avant tout un écrivain, sans doute un des plus brillants de la littérature russe du XXe siècle.

Sa mère est issue de la petite noblesse polonaise.

Son père est sous-officier de l’armée impériale, il ne tarde pas à sympathiser avec Narodnaia i volia et à prendre les armes contre le régime tsariste dans le Sud de la Russie. La répression les oblige à fuir la Russie pour l’Europe occidentale. Victor Kibaltchiche naît donc en Belgique et passe son enfance et sa jeunesse à Bruxelles. Tout jeune, il assiste aux discussions des exilés politiques que fréquentent ses parents. Il lit tout ce qui lui passe entre les mains : Shakespeare, Tchekov, Zola, Louis Blanc, Bebel.

Il se lie avec Raymond, qui quelques années plus tard défraye la chronique sous le surnom de Raymond la science avec la bande à Bonnot.

Crève-la-faim, révolté, partisan de la reprise individuelle, Victor Kibaltchiche, fréquente les milieux anarchistes, vit en communauté. Le socialisme réformiste et parlementaire lui répugne. L’anarchisme correspond mieux à son tempérament parce qu’il met en accord les paroles avec les actes. Il quitte la Belgique pour Lille, puis pour Paris. Il admire Albert Libertad, fréquente Émile Armand, figures de proue de l’anarchisme individualiste.

À Paris toujours, il participe le 13 octobre 1909 à la grande manifestation de protestation à l’annonce de l’exécution de Francisco Ferrer qui rassemble des centaines de milliers de personnes et tourne à l’insurrection.

En 1914, il fuit Paris et la fureur nationaliste pour Barcelone la libertaire. Il écrit dans Tierra y Libertad et à partir de 1917 commence à signer ses articles du nom de Victor Serge. C’est à Barcelone qu’il apprend en mars 1917 la chute de l’autocratie. Il est alors adhérent du syndicat CNT de l’imprimerie, fréquente Salvador Segui, le secrétaire de la CNT. C’est suite à l’échec du soulèvement du 19 juillet 1917, qu’il estime ne plus rien avoir à faire en Espagne et décide de gagner la Russie.

Il n’y émigre en fait qu’en 1919 (après un passage à paris) et arrive en janvier avec sa famille dans un Pétersbourg assiégé par les blancs. Il adhère au Parti bolchévik, devient collaborateur de la Sévernaya Koummouna (La Commune du Nord), organe du soviet de Petrograd, instructeur des clubs de l’Instruction publique, chargé de cours à la milice de Petrograd. Cette période est également celle de la terreur rouge. Après la tentative d’attentat contre Lénine, la tchéka multiplie les arrestations et les exécutions sommaires. Victor Serge est sans cesse sollicité pour intercéder en faveur d’un mari, d’un proche aux mains de la police politique bolchévik, ce qu’il fait volontiers.

Attentif au sort des anarchistes russes en proie à la répression du pouvoir bolchévik et dont les effectifs ne cessent de grossir dans les prisons quand ils/elles ne sont pas exécuté(e)s par la Tchéka, il participe avec d’autres à différentes tentatives de médiations auprès des dirigeants bolchéviks lors du soulèvement des marins de Kronstadt, en vain. Pour cette raison, il manque d’être arrêté après l’écrasement de la révolte et ne doit son salut qu’à l’intervention de Zinoniev.

En septembre 1921, il part pour Berlin afin de s’occuper de l’édition française de la Correspondance de presse internationale, puis il se rend à Vienne pour les mêmes raisons.

Après la mort de Lénine, il se retrouve dans l’opposition de gauche pour combattre Staline et ses partisans qui s’emparent progressivement de tous les leviers de commande de l’appareil bureaucratique soviétique.

En 1927, il est exclu du Parti communiste, et aussitôt arrêté par la Guépéou. Il passe 40 jours en prison et finit par être relâché pour raison de santé. Comme tous les opposants et opposantes à Staline, Victor Serge est un homme en sursis surveillé de près et de plus en plus isolé politiquement. Il demande à quitter l’URSS, ce que les autorités lui refusent

Le 8 mars 1933, il est arrêté à Moscou sans motif officiel, la Guépéou veut obtenir de lui des aveux de son opposition à la politique du PC. Il ne parle pas et le pouvoir stalinien le déporte à Orenburg. A priori il n’aurait pas dû en revenir. Mais il peut compter en France sur de nombreux(ses) ami(e)s qui se dépensent sans compter pour le faire sortir des geôles staliniennes. Ce combat dure trois ans. En France, la Fédération unitaire de l’enseignement, la Ligue des droits de l’homme, mais aussi L’École émancipée et La Révolution prolétarienne se mobilisent en sa faveur.

En juin 1935, à Paris, Gaetano Salvemini et Magdeleine Paz soutenue par Henri Poulaille, le romancier prolétarien, interviennent en sa faveur lors du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, mouvement pacifiste et antifasciste, dirigé en sous-main par le Parti communiste qui y compte de nombreux compagnons de route (Malraux, Gide, Barbusse). Boris Pasternak est présent dans la salle mais se tait lorsqu’est évoqué le sort fait à Victor Serge. En bon valets de Staline, Illya Ehrenbourg et trois autres écrivains soviétiques le qualifient de contre-révolutionnaire.

Peu de temps après, Romain Rolland est invité par Staline à Moscou, il en profite pour évoquer le sort de Victor Serge. Staline après avoir été informé que le dossier de Victor Serge était vide (il n’avait heureusement avoué aucun des crimes imaginaires dont le régime l’accusait), lui promet de le libérer et de le laisser quitter l’URSS avec sa famille.

Il part donc pour Bruxelles. C’est de Bruxelles qu’il collabore avec René Lefeuvre, membre de la Gauche révolutionnaire du Parti socialiste et responsable des éditions Spartacus et de la revue Masses, avec qui il publie en 1936 Seize fusillés à Moscou, un véritable pamphlet contre la mascarade, plus connue sous le nom de Procès de Moscou, qui se solde par la condamnation et l’exécution d’une partie de la vieille garde bolchévique.

Victor Serge démonte un par un les arguments de l’accusation et met en lumière la mise en scène basée sur l’auto-accusation des prévenus qui espèrent ainsi obtenir la clémence, voire la réhabilitation de la part de leur bourreau. Lorsqu’il était en URSS, Serge a toujours refusé de tomber dans ce piège. Et c’est à sa détermination qu’il doit sa vie. La différence entre lui, et un Zinoniev ou un Kamenev, c’est qu’il n’a jamais entretenu un rapport religieux au parti. C’est un homme libre.

En 1936, toujours, et en 1937, on le retrouve en première ligne pour s’opposer à la campagne stalinienne visant à liquider le POUM en Espagne.

Victor Serge assiste en France à la débâcle en 1940, il s’exile au Mexique pour fuir le nazisme et y meurt en 1947.

De lui il nous reste des essais politiques : L’An I de la Révolution russe (1930) ; Littérature et révolution (1932), Vie et mort de Léon Trotsky (1951) et surtout Mémoires d’un révolutionnaire (1951) ou encore Ce que tout révolutionnaire doit savoir de la répression que Maspéro publia en 1970.

Il laisse également une œuvre romanesque remarquable. Naissance de notre force (1931), S’il est minuit dans le siècle (1939) ou encore Les Années sans pardon (1971) révèlent un des plus grands écrivains soviétiques de sa génération.

Assurément les camarades moscovites qui ont décidé de nommer leur bibliothèque Victor Serge ont été bien inspiré(e)s, alors qu’elles et ils luttent courageusement dans une Russie qui évolue de plus en plus vers une dictature.

L. E.

 
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