Égypte : Silence, on réprime

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Le pouvoir d’Al-Sissi démontre encore une fois qu’il faut que tout change pour que rien ne change. Répression et injustice sociale sont tout aussi présentes que sous l’ère Moubarak.

À l’époque de Moubarak, les médias égyptiens étaient habitués à le flatter et à enjoliver ses actions, à parler de la richesse et de la prospérité qui devaient découler de la réalisation de tel ou tel projet. Certes, ceci est «  normal  » dans un pays sous régime dictatorial. Mais, aujourd’hui, alors que Sissi est au pouvoir, on constate que les falsifications médiatiques sont toujours aussi nombreuses et débordent d’imagination. On constate également que, au-delà de l’ensemble des médias, participent désormais à ce cirque des écrivains, des intellectuels et des journalistes, et que ceux-ci proviennent de tous les courants, depuis l’extrême droite jusqu’à une certaine gauche radicale. Toutes ces personnes clament unanimement que Sissi est l’espoir de l’Egypte, celui qui fait trembler les forces américaines, celui qui a sauvé le pays de la crise économique et qui l’a fait entrer dans une croissance enviable, etc. Dans ce contexte, le nationalisme est encore une fois utilisé comme une injonction à s’aligner idéologiquement avec la dictature. Toute critique ou revendication de droits est une collaboration avec les services de renseignements américains [alors que ceux-ci sont le meilleur allié du régime de Sissi, ndt], britanniques, français, turcs, qataris, etc.

Crainte du terrorisme et impuissance à se révolter

Contrairement à cet enfumage médiatico-repressif, on constate en réalité que le peuple est à bout de force, abattu après l’échec de l’ensemble des tentatives de donner suite à la révolte populaire du 25 janvier 2011. Mais ce que les Égyptiens et les Égyptiennes craignent le plus aujourd’hui, c’est le terrorisme et la perspective d’un effondrement de l’État face à des forces comme Daesh [actuellement auto-surnommé État islamique, ndt]. La peur que l’Égypte devienne une deuxième Syrie, ou un autre Irak.

Ceci explique que la rue reste relativement calme face à la baisse des subventions pour les produits de première nécessité et à l’augmentation des prix du carburant, qui entraînent une hausse des prix de l’eau et de l’électricité. Sans parler des coupures d’électricité qui affectent plusieurs villes d’Égypte deux à dix heures chaque jour. Au mois de septembre, les travailleurs d’une usine à Alexandrie ont essayé de se mobiliser contre le retard du versement de leur salaire en se rassemblant devant leur usine. La police a répondu en leur tirant dessus, blessant six ouvriers. Huit autres ont été interpellés. La répression s’organise également en sous-traitant à des sociétés américaines le fait de surveiller le Net [ce qui avait déjà commencé sous Moubarak, ndt]. Une nouveauté est à souligner, c’est la militarisation des universités. Celles-ci vont bientôt être équipées de murs avec barbelés et de portiques électroniques avec caméras de surveillance, et on aura également le plaisir d’y voir patrouiller des agents de sécurité appartenant à des firmes privées  [1] . Enfin, en ce qui concerne la «  justice  », les tribunaux condamnent de façon expéditive des personnes qui sont jugées sans la présence de leurs avocats. La rue paraît désespérée face à une situation où personne ne voit où trouver la force qui sera capable de se confronter à la dictature militaire. De plus, l’idée que tous ont en tête est «  Il ne faut pas que notre pays devienne comme la Syrie ou l’Irak  ».

Loin de proposer une analyse politique profonde de la situation en Egypte, cet article veut exprimer l’impuissance largement ressentie face à l’ambition de contre-attaquer le joug militaire.

Yasser Abdelkawy, traduit de l’arabe par Marouane Taharouri

[1Un article d’Amnesty International qui parle des récents événements qui ont impliqué des étudiants et des agents de « sécurité  » : www.amnesty.org/fr/node/49846

 
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