Culture

Lire : Goldoracle, Quedlagold et Goldebois, « Ni or ni maître. Montagne d’or et consorts »

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Voici une enquête sans ménagement sur le projet dit de la Montagne d’or d’exploration aurifère en Guyane. Mine à ciel ouvert en pleine forêt tropicale, usine de cyanuration et dépotoirs de déchets toxiques, recherche du profit à n’importe quel prix, « c’est ce monde morbide et mortifère que cet ouvrage met en joue. »

Le ton est donné. Si les auteurs ne cachent pas leur opposition à ce projet, ils s’emploient à fournir un maximum d’informations précises. Sur une concession de 15,24 km2, la Compagnie de la Montagne d’Or (CMO) compte extraire 53 125 millions de tonnes de minerai et trouver 6,7 tonnes d’or par an, soit 1,6 kg par tonne de minerai. La fosse fera 2,5 km de long et 400 m de large sur une profondeur de 120 à 225 m. Les résidus seront stockés sur 190 ha de parcs et l’usine de traitement du minerai en occupera 15. La consommation énergétique est estimée à 135 GWh par an, soit 10 % de la production guyanaise.

À l’occasion de la Cop 23, en 2017, un représentant de la Jeunesse autochtone de Guyane (JAG) a exposé devant le Tribunal international des droits de la nature les raisons de refuser ce projet. Le jugement recommande sa suspension immédiate et tient l’État français pour responsable s’il venait à l’autoriser. Contrairement à leurs aîné·es, les membres de la JAG ne ménagent plus les interlocuteurs de l’État et de l’industrie, mais les traitent comme des ennemis : « Aucun peuple au monde ne s’est affranchi de la domination coloniale en acceptant sur son territoire la présence de multinationales. » Les pétitions des associations citoyennistes bienveillantes ne sont pas suffisantes.

Ce projet de méga-mine constitue un changement d’échelle inédit en Guyane. Pour convaincre, la CMO le présente comme « respectueux de l’environnement » et « responsable » : une véritable « mine verte » en somme ! Elle noie le poisson en l’assimilant au simple agrandissement d’un trou (puisque l’orpaillage est pratiqué ici depuis 125 ans) au milieu d’une forêt vierge (« les premières habitations officielles sont à 50 km » explique leur Dossier du maître d’ouvrage, faisant fi des populations autochtones, de la faune et de la flore). Elle affirme que le cyanure utilisé ne se répandra pas, même si l’expérience prouve le contraire. Les experts chargés de rédiger la Notice d’impact sont surtout « experts en vocabulaire et en outils statistiques, ce qui leur permet de fabriquer une nouvelle réalité réifiée et aliénée ».

Les auteurs épluchent scrupuleusement toutes les publications de la CMO et décryptent leurs stratégies sémantiques à propos des risques naturels, des retombées économiques. Les techniques d’orpaillages sont détaillées, ainsi que les méthodes pour isoler l’or des autres minerais :

  • la gravimétrie, procédé mécanique, n’isole que 25 % de la totalité de l’or présent dans la roche,
  • le mercure agglomère l’or et permet d’en récupérer 60 %,
  • le cyanure en dissout 95 %.

Les différentes pollutions sont présentées, à partir des nombreuses et dramatiques conséquences observées sur les sites d’autres mines, notamment en métropole. L’orpaillage illégal, accusé d’être responsable de toutes les nuisances et contre lequel plusieurs opérations spectaculaires ont été montées, est pourtant lié à l’exploitation légale : les rejets des chantiers légaux utilisant la gravimétrie sont retraités illégalement au mercure, les exploitations illégales permettent une installation légale par procédure accélérée et quasiment automatique, la sous-traitance brouille les frontières entre les deux catégories et permet d’enfreindre la réglementation dans les lieux d’extractions isolés.

Au-delà des questions environnementales, les auteurs proposent de s’interroger sur la finalité des industries polluantes et destructrices : « pour quoi produisons-nous, pour qui, pour quels besoins ? », y compris à propos des productions d’énergies dites renouvelables, qui renouvellent surtout le mode industriel.

Le ton très militant, parfaitement assumé mais cantonné à certains commentaires conclusifs, ne nuit en rien à cette très rigoureuse enquête.

Ernest London (UCL Le Puy)

  • Goldoracle, Quedlagold, Goldebois, Ni or ni maître. Montagne d’or et consorts, Éditions du Couac, 2019, 194 pages, 6 euros.
 
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