Culture

Voir : Demain est annulé, final cuts

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La crise sanitaire, ses villes aux rues désertées, où les flics font la loi – selon la très juste expression de Raphaël Kempf –, l’état d’urgence qui tend à devenir la règle, les applis, drones, et autres dispositifs de reconnaissance faciale, la 5G et les smart-cities, l’atomisation sociale via le télétravail, la suspicion générée par une biopolitique « sanitariste » du tou·tes contre tou·tes (et, in fine, du chacun·e contre chacun·e)... Tout ce paysage dystopique évoque bien sûr les pires scénarios de la littérature de science fiction. Mais au cinéma (le meilleur comme le pire) également, le thème de la fin du monde hante nos consciences. Petite sélection de trois films à voir ou à revoir, où ce thème se décline, et pas sur le mode du blockbuster à grand spectacle-machine à décerveler. Attention, incurables accros à l’optimisme révolutionnaire s’abstenir : Toi qui entres ici, abandonne toute espérance…

  • David Cronenberg, Rage, 1977, 87 min.

Mêlant science fiction et horreur, Rage est emblématique des premiers films de Cronenberg, on y trouve toute sa patte : le corps hybride, la figure du monstre, le virus et sa propagation, la science apprentie sorcière, le désir sexuel déchaîné et la mort.

Des trois films retenus, c’est le plus politique : les réponses apportées par les autorités au danger mortel qui se propage sont de celles pointées par le ­philosophe Giorgio Agamben, quand, en février 2020, il dénonçait la mise en place d’un « état d’exception permanent » qui utilise les peurs (après le terrorisme, l’épidémie) pour imposer des mesures sécuritaires de plus en plus liberticides. Dans Rage, la fin du monde n’est pas là où l’on croit, mais dans les mécaniques autodestructrices mises en œuvre par l’humanité elle-même. Le virus agit comme un révélateur social et politique, à l’instar des zombies de La Nuit des morts-vivants de Romero.

  • Abel Ferrara, 4h44, Dernier jour sur Terre, 2011, 83 min.

Dans un loft new-yorkais, un couple (Willem Dafoe et Shanyn Leigh) attend l’heure fatidique, très précisément 4h44 du matin. De cette fin programmée, de son pourquoi et de son comment, nous ne saurons rien : là n’est pas le sujet. Le film est une plongée intimiste (confinée) mêlant habilement attente anxiogène et résignation plus ou moins réconfortée par la présence physique ou virtuelle (via Skype) des proches.

Comment « vivre » ces derniers instants, à la fois collectifs et singuliers ? Ferrara livre ici un de ses plus beaux films.

  • Béla Tarr, Le Cheval de Turin, 2011, 146 min.

Gardons le meilleur, ou plutôt le pire, pour la fin… Le pire, car l’ultime film de Béla Tarr, dont il est impossible de séparer le fond, le propos, de sa forme, est un film éprouvant, un film limite, hypnotique et cauchemardesque : un chef d’œuvre de fable philo­sophique et écologique.

Turin, janvier 1889 : Nietzsche vole au secours d’un pauvre cheval, battu par un pauvre cocher. Après cette scène trauma, le philo­sophe va som­brer dans la folie et une lente agonie dont il décédera onze ans plus tard. Bien, tout cela est connu ; mais qu’est devenu le cheval ? Dans ce monde sans monde, il n’y a quasiment personne, hormis un cheval, quelques bohémiens, un voisin soliloquant une parole sortie tout droit de Zarathoustra, et un vieil homme et sa fille enfermé·es l’un de l’autre. Pas d’eau (le puits est à sec), pas d’issue (il est impossible de s’échapper, le dehors est partout mais l’ailleurs nulle part : il n’y a plus de dehors), ni de saison  : dans le vent incessant et tournoyant, le temps lui-même part en vrille, puis se fige, s’arrête.

Tarr pousse le thème de la finitude jusque dans ses moin­dres replis, dans les impasses labyrinthiques de la répétition, d’un quotidien vide de sens, littéralement sans lendemain…

Pim Paoum (Les Lilas)

 
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