Entretien

Pierre Le Ménahès (CGT-SBFM) : « On rendra tous les coups qu’on prendra »

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Née des cendres des Forges d’Hennebont en 1966 après une très longue lutte ouvrière, la Société bretonne de fonderie mécanique (SBFM), localisée à Caudan, au nord de Lorient (Morbihan) a appartenu à Renault jusque dans les années 1990, avant d’être externalisée. Ce passage en sous-traitance a plusieurs avantages pour le patronat : casser les solidarités ouvrières, faire jouer la concurrence et au final obtenir le moins-disant social. La SBFM est ainsi passée successivement entre les mains des sous-traitants Teksid puis Garro, plus soucieux d’arrondir leurs dividendes que de moderniser l’outil industriel. Résultat : fin novembre 2008, la fonderie est placée en redressement judiciaire.

Depuis, la lutte s’organise : blocage de l’usine fin octobre, collectif de résistance large, 7 000 personnes en manif dans les rues d’Hennebont le 20 décembre. En jeu : l’emploi des 560 salariés du site, et plus largement la pérennité d’une activité productive dans le pays de Lorient.

Pierre Le Ménahès, secrétaire du syndicat CGT de la SBFM, nous donne ses impressions sur la lutte.

Quelle est la situation de la SBFM aujourd’hui ?

Le tribunal de commerce de Lyon a accordé le 20 décembre dernier un nouveau sursis de cinquante jours jusqu’au 10 mars. Les éléments nouveaux, c’est qu’il va y avoir un nouvel audit pour savoir si l’entreprise sera éligible au titre du plan de redressement du secteur automobile. Nos craintes, c’est qu’en cas de financement, cet argent serve à payer un plan social, chose qu’on acceptera pas. Les constructeurs se sont engagés à financer la trésorerie de la SBFM jusqu’au 10 mars. Si les aides sont officialisées après cette date là, elles doivent à notre sens servir à financer l’emploi et à assurer un projet industriel viable.

Mais la mauvaise conjoncture dans le secteur automobile va pousser l’actionnaire à se retrancher derrière cette situation afin de masquer les véritables problèmes structurels comme le fonctionnement en règle générale de la SBFM et le non-investissement notoire depuis sept ans. Il y a eu un pillage organisé des deux actionnaires successifs, Teksid et Garro, qui ont mis la SBFM dans la situation où elle est. Mais là encore ils vont tenter d’en tirer profit ! Il y a une ardoise cumulée de 25 millions d’euros (plus les 15 millions de l’année 2008) et l’objectif pour eux, c’est de se dédouaner de ces dettes en faisant payer cash les pouvoirs publics.

Les pouvoirs publics (et la préfecture en particulier) n’ont rien assumé. Ils ont à un moment donné déroulé le tapis rouge aux actionnaires en leur donnant des subventions sans aucune garantie d’investissement en retour dans l’outil de travail. Et aujourd’hui, il leur suffit d’affirmer ne plus avoir confiance dans l’actionnaire pour se croire blancs comme neige !

Le moral des collègues n’est pas à la résignation, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais à la colère bien évidemment et au refus de se faire décapiter à partir d’une non-gestion affichée de l’entreprise. On rendra tous les coups qu’on prendra !

Quelles sont vos revendications ?

La revendication principale porte sur la réintégration dans le groupe Renault qui de surcroît est notre client principal, avec zéro licenciement. Et qu’on donne à la SBFM les moyens de son fonctionnement, tant d’un point de vue matériel qu’humain. En effet depuis les départs liés au plan amiante, en 2000, il n’y a pas eu de relais dans l’entreprise pour garantir la transmission des savoirs ouvriers et de l’emploi, donc on se retrouve dans l’incapacité d’honorer d’éventuelles commandes plus importantes.

Comment s’organise la lutte ?

La lutte s’est organisée en interne tout d’abord. On avait tiré la sonnette d’alarme déjà depuis deux ans pour inverser les choix économiques et industriels. Avec l’expérience malheureuse de Teksid, nous étions déjà avisés du non-sens économique récurrent qui s’est aggravé avec l’arrivée du nouvel actionnaire, Garro.

Début octobre, nous étions informés qu’un plan de licenciement était à l’étude. À partir de là, nous avons contraint la direction à révéler ses objectifs. S’est ensuivi un conflit avec occupation de l’usine pendant une semaine, où la direction a persisté à nier toute mesure de licenciements, prétextant que l’actionnaire était dans l’incapacité de financer un plan social. Ces affirmations se sont quelques jours plus tard avérées mensongères...

Après le sursis octroyé par le tribunal de commerce de Lyon le 20 janvier, on va relancer le comité de résistance où l’on décide des actions à entreprendre. La question se pose de fixer à nouveau une date de grosse manif comme celles du 20 décembre et du 18 janvier, sans doute sur le site même cette fois. La mobilisation des salarié-e-s de la SBFM demeure intacte quand on voit qu’on était à 100 % en grève avec 600 à 700 salariés sur le site le 20 janvier

Quels sont les rapports du syndicat CGT de la SBFM avec les syndicats du secteur automobile, avec la fédération de la Métallurgie et avec la confédération ?

Au niveau des syndicats CGT de la branche, on est en phase avec la démarche revendicative. Au niveau de la fédé, on a un représentant à la direction fédérale qui remonte régulièrement la température et le ressenti des salarié-e-s. Mais on considère, à partir de nos dynamiques revendicatives, que la fédé est frileuse sur l’organisation d’une lutte de plus grande ampleur. C’est la fonction propre d’une fédé de coordonner les luttes dans une branche et, selon nous, elle n’est pas suffisamment combative au regard de la situation.

Quant à la confédération, on en attend un rempart contre le véritable « génocide » industriel qu’on vit aujourd’hui. Il ne faut pas que la grève interprofessionnelle du 29 janvier soit un baroud d’honneur mais au contraire l’amorce d’une amplification de la lutte. Qu’on écoute enfin les salarié-e-s qui sont confrontés à des situations de fermeture de site ou de licenciements.

L’an dernier, le groupe Renault a réintégré la fonderie de Cléon (Seine-Maritime), qui avait été externalisée neuf ans auparavant. Les salarié-e-s de la SBFM réclament la même chose, pointant la responsabilité du donneur d’ordre. Mais serait-ce la garantie qu’il n’y ait aucun licenciement ?

Non, sur cette question là, on n’aura pas la langue de bois, le risque demeure. C’est pourquoi, dans la revendication de la réintégration du groupe Renault, on réaffirme notre exigence qu’il y ait zéro licenciement.

Plus globalement, sur la question des licenciements collectifs, des idées circulent comme une « loi d’interdiction » ou un « droit de veto suspensif ». En discutez-vous ?

J’adhère personnellement complètement à l’idée d’interdire toute forme de licenciement. Dans la situation actuelle, il y a suffisamment d’exemples pour dire que les décisions des actionnaires successifs sont intolérables et que légalement, au-delà de l’avis défavorable (mais seulement consultatif) qu’on peut formuler dans les instances légales, les décisions unilatérales sont la triste réalité en matière de licenciement. Mais on n’en est plus à faire l’état des lieux. Il faut prendre des décisions pour stopper la casse industrielle. La mobilisation des salarié-e-s doit contraindre l’État à prendre de telles décisions. À titre personnel, je pense qu’il faut un prolongement politique, en phase avec les luttes.

Propos recueillis le 21 janvier 2009 par Ermon (AL Lorient)


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