Syndicalisme

Métallurgie : Changeons d’air, socialisons Luxfer !

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L’usine Luxfer de Gerzat (Puy-de-Dôme) était, jusqu’à sa fermeture en mai 2019, la seule dans l’Union européenne à produire des bouteilles d’oxygène médical. Malgré la crise sanitaire et le long combat des salariés contre la fermeture du site, l’État refuse toujours de nationaliser l’entreprise. Face aux appétits capitalistes et à l’incurie des pouvoirs publics, la socialisation de ­l’entreprise sous contrôle des travailleurs est une nécessité.

Malgré le refus gouvernemental de réquisitionner Luxfer, Axel Peronczyk, délégué CGT de l’usine, ne désarme pas : « Pour nous la lutte continue. Elle ne s’est jamais arrêtée depuis l’annonce de la fermeture de l’usine en novembre 2018. On ne lâchera pas l’affaire, on tient à cette usine et à un savoir-faire unique qui nous rendait fier. J’espère que ces refus seront les derniers. ».

Réputées pour leur légèreté et leur résistance, on retrouve ces bouteilles d’oxygène dans les ambulances, les camions de pompiers, les hôpitaux ou encore dans les maisons de retraite dans le cadre de l’assistance respiratoire et de l’oxygénothérapie. C’est un produit de première nécessité pour le secteur médical, particulièrement en situation de pandémie.

Une pénurie serait catastrophique. Cela ne semble toutefois pas émouvoir le gouvernement, qui ferme la porte à toute possibilité d’une reprise sous capitaux publics, alors que les savoir-faire humains et techniques sont encore là. C’est ce même gouvernement, à travers le ministère du Travail, qui décida en 2019 de valider le motif économique prétexté par la direction pour fermer l’usine, passant outre les avis de l’Inspection du travail et de la Direction générale du travail.

Un cas d’école sur l’irrationalité capitaliste

Le cas de l’usine de Gerzat illustre, à lui seul, l’irrationnalité du système capitaliste et l’impasse dans laquelle il nous mène. Fleuron du groupe Luxfer – qui en avait fait l’acquisition en 2007 –, réputé pour la qualité de ses produits et l’existence d’un centre de recherche, le site de Gerzat était particulièrement rentable au point d’être la deuxième usine la plus profitable du groupe, avec une année 2017 record en termes de bénéfices (+55%). Cela n’a toutefois pas suffit pour rassasier les appétits des actionnaires du groupe Luxfer, représentants de fonds d’investissement gérant plusieurs centaines de milliards d’actifs.

Axel Peronczyk résume ainsi les motifs de la fermeture de l’usine : « Le groupe Luxfer est en situation de quasi monopole sur le marché de la bouteille de gaz en aluminium. Sa stratégie pour faire encore plus de profit a été de prendre à la gorge tout le marché en créant une pénurie sur les produits haut de gamme afin de forcer les clients [pour la plupart liés à l’État...] à se réorienter vers ses produits bas de gamme à base d’acier, moins chers à fabriquer. Luxfer a alors monté de 12 % le prix de ces produits, afin d’augmenter encore ses marges. ».

Un cas typique d’abus de position dominante, en théorie interdit, mais dans les faits inévitable : la formation de monopoles privés est inhérente à la logique capitaliste d’accumulation et de concentration des richesses. Elle se fait au détriment des salarié·s, du personnel médical et des patientes et patients – les bouteilles en acier ont une moindre durée de vie et peuvent dégrader le gaz contenu.

Derrière la fermeture du site, de sombres calculs de l’actionnaire pour augmenter ses marges, au détriment de la qualité, et en abusant de sa position dominante sur le marché.

Un projet de coopérative ouvrière

Depuis bientôt deux ans, les ex-salarié·es n’ont pas ménagé leur peine pour maintenir l’activité et les emplois. Ils ont d’abord tenté de convaincre la direction de l’entreprise en jouant sur son terrain – chiffres et expertises à ­l’appui – pour lui démontrer qu’il était trois fois plus rentable d’investir dans la formation du personnel et dans de nouvelles productions l’argent qu’elle comptait dépenser pour fermer l’usine. Puis ils ont cherché un repreneur, sans succès, la plupart des repreneurs potentiels n’ayant pas l’envie ni les moyens d’affronter le géant Luxfer.

Puis 55 ouvriers, beaucoup moins frileux, ont monté un projet de société coopérative. Chacun aurait mis de sa poche et le reste du capital nécessaire aurait été apporté par certaines collectivités locales et par le fond ­d’investissement de l’Union régionale des Scop Auvergne-Rhône-Alpes. Le projet était toutefois ardu puisque Luxfer leur interdisait de vendre sur 93% des marchés de la bouteille de gaz…

Pour condamner définitivement tout projet de reprise, par un concurrent ou par les salarié·es, Luxfer a décidé, en janvier 2020, de casser l’outil de travail. C’était sans compter sur la combativité des ouvrières et ouvriers qui ont monté des barricades devant l’usine pour empêcher cette destruction (illégale) et pour empêcher, au passage, le déversement sauvage de milliers de litres d’huile industrielle qui auraient menacé la nappe phréatique...

L’usine a été occupée pendant cinquante-trois jours, jusqu’au confinement du 17 mars. Les clés ont alors été remises par les salarié·es à la préfecture du Puy-de-Dôme qui a promis de « protéger » le site pendant cette période.

La nationalisation, oui mais…

Mais remettre les clés ne voulait pas dire déposer les armes. Les ex-salarié·es se battent aujour­d’hui pour que l’État nationalise l’usine et fasse redémarrer la production. C’est, de leur point de vue, le moyen le plus sûr pour « reprendre l’usine des mains de Luxfer » selon Axel Peronczyk. Et ils ne veulent surtout pas entendre parler pas de nationalisation temporaire, le temps d’injecter de l’argent public dans l’usine avant de la remettre entre les mains du secteur privé, comme cela arrive généralement avec les nationalisations !

L’ensemble des structures syndicales de la CGT (fédération, confédération, unions interprofessionnelles) appuient les « Luxfer » pour faire avancer leur dossier de nationalisation définitive auprès du gouvernement. La gauche réformiste (LFI, PCF, PS) appuie cette demande à l’Assemblée nationale, avec parfois des accents protectionnistes et souverainistes.

La nationalisation de l’usine aurait l’avantage de maintenir une production indispensable au système de santé. Mais elle ne saurait suffire. La nationalisation, ce n’est bien souvent que la propriété étatique, avec la continuité d’une gouvernance et d’un management capitalistes. L’exigence démocratique, c’est la socialisation, qui impliquerait que l’entreprise soit déclarée « bien commun » appartenant à la collectivité, et autogérée par les travailleuses et les travailleurs.

Si on n’en arrive pas là, la reprise en main sous forme coopérative serait un premier pas, malgré les limites d’une telle expérience dans le cadre du marché. Elle appuierait l’idée d’un socialisme autogestionnaire organisant le travail sur des bases nouvelles, sans État-patron, en cohérence avec les besoins de la population. D’autant que l’utilité de la production n’est pas à démontrer (contrairement à 1939 où l’usine fabriquait des… obus !). Parce que le redémarrage de la production est possible et parce qu’il faut en finir avec les dirigeants politiques et économiques qui jouent avec nos vies, socialisons l’entreprise Luxfer !

Dadou (UCL Clermont-Ferrand)


D’AUTRES GÂCHIS INDUSTRIELS

Luxfer est sous les feux de la rampe, mais d’autres entreprises utiles pour lutter contre la maladie sont en voie de fermeture.

  • En 2018, le groupe Honeywell a fermé son usine de fabrication de masques située à Plaintel (Côtes-d’Armor). Le site employait 300 ouvrières et ouvriers en 2010, elle tournait alors à plein régime suite à la crise du virus H1N1. L’État s’est désengagé, l’usine a été rachetée par Honeywell qui a enchaîné les plans sociaux avant de détruire les lignes de production. Le conseil régional envisage aujourd’hui de relancer la production sous forme de coopérative en faisant appel aux anciens salarié·es.
  • La multinationale finlandaise UPM veut revendre son usine de papier journal de Chapelle-Darblay, au sud de Rouen. Cette usine pourrait très bien évoluer pour produire des masques. Trois jours de grève ont eu lieu en janvier par crainte de licenciements.
  • A Lyon, Famar, sous-traitant de l’industrie pharmaceutique, est la seule usine en France produisant de la Nivaquine (à base de chloroquine), donnée à certains patients atteints de Covid-19. Elle emploie 250 ouvrières et ouvriers. Suite à l’arrêt de commandes par Sanofi, Merck etc., le groupe Famar a vendu ses usines, une partie a été rachetée par Delpharm, mais pas l’usine lyonnaise, qui n’aura plus de production en juillet. Le Sénat étudie sa nationalisation.
  • L’usine de matériel médical Peters Surgical, à Bobigny, a fait grève en octobre contre le licenciement de 60 des 134 salarié·es. Elle tourne aujourd’hui à plein régime, mais sans garanties pour la suite.

Grégoire (UCL Orléans)

 
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