Angers : Esclavage de travailleurs immigrés

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Ou comment des centaines de travailleurs portugais et maliens ont été réduits en esclavage par leur patron et grâce au silence de la CFDT et de la CGT pourtant au courant de ces pratiques.

Fin janvier, la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) du Maine-et-Loire révélait, un trafic de main-d’œuvre organisé par la société GID (Groupement international de désossage) [1] [2]travaillant pour l’industrie agro- alimentaire. Cette société, basée à Algrange en Moselle a « fourni », d’après la LDH, à des abattoirs de la région, 350 travailleurs portugais et une cinquantaine de travailleurs maliens en trois ans. Sans rappeler en détail cette affaire 2, celle-ci est toutefois révélatrice des faiblesses du mouvement syndical en général et de l’ambiance sociale et politique angevine en particulier.

C’est fin novembre 2003 que des ouvriers portugais, travaillant aux abattoirs Aubret à Saint-Mars-la-Jaille (Loire-Atlantique) et résidant à Candé (Maine-et-Loire) , s’adressent à la LDH 49 sur les conseils d’un permanent juridique de l’Union départementale Force ouvrière. Ce dernier enquêtait sur les conditions de travail dans des abattoirs de la région depuis deux ans. Il a alerté l’inspection du travail de Loire-Atlantique, du Maine-et-Loire et de Moselle (siège social du GID). En fait, depuis un an, les pouvoirs publics et les différents services de l’État ont été informés de ce trafic de main-d’œuvre. Rien ne bougeant, les travailleurs portugais racontent leurs conditions de vie et de travail : salaires de misère, horaires hallucinants (de 5 h du matin à 21 h), hébergement insalubre, coups, insultes, menaces, etc. La LDH décide alors de révéler l’affaire fin janvier 2004 lors d’une conférence de presse à Angers. Le directeur local du GID, Carlos dos Santos, est arrêté mais également 12 Maliens en « situation irrégulière ». Ces derniers sont immédiatement frappés d’expulsion. La LDH 49 intervient auprès du Préfet du Maine-et-Loire et du sinistre de l’Intérieur (via le bureau national de la LDH) pour que les travailleurs maliens ne soient pas expulsés. En vain ! La volonté du ministère est bien de frapper à la fois le fusible dos Santos (qui sera condamné à 18 mois de prison dont 6 fermes et à 6 000 euros) et d’expulser les Maliens (ce qui sera fait très rapidement).

Au vu et au su de tous

Cette affaire illustre parfaitement les effets de la globalisation libérale qui, à travers la déréglementation du droit du travail, jette des millions de travailleur(se)s dans la précarité. Précarité qu’il faut reconnaître et identifier comme le principe structurel de la nouvelle organisation du système économique actuel. Les patrons des entreprises agro-alimentaires (qui recherchent, comme tout capitaliste qui se respecte, une main-d’œuvre au plus bas coût possible) ne sont pas crédibles lorsqu’ils affirment ignorer comment le GID gérait ses employés. Il ne s’agit bien sûr pas d’un cas isolé de patrons plus « méchants » que d’autres qui dépasseraient les bornes de l’acceptable, mais bien d’un système organisé de mise à disposition de main-d’œuvre exploitable, corvéable et jetable à merci. Système dont le Medef rêve l’extension à l’ensemble du salariat et dont les propositions contenues dans le rapport Virville en sont, d’une certaine manière, l’expression.

Si, pour l’instant, ce sont principalement les travailleurs étrangers qui connaissent cette exploitation d’un autre âge, c’est aussi parce que la solidarité de classe du prolétariat est quasi inexistante. Dans les abattoirs où travaillaient les ouvriers portugais et maliens, il y avait des sections syndicales CGT et CFDT qui n’ont rien dit jusqu’à ce que l’affaire vienne sur la place publique. Mais le pire n’est pas là ! Les membres de l’UD-FO (y compris ceux du Parti des travailleurs) se sont désolidarisés de leur permanent juridique à la quasi unanimité en lui retirant ses mandats ! L’argument avancé était que cette affaire concernait le droit des étrangers et non le droit du travail alors que le dossier révèle 73 infractions au code du travail !

Double peine pour les esclaves maliens

Cette affaire laisse un goût amer car tout le monde savait, tout le monde s’en foutait et continue à s’en foutre. Les responsables politiques locaux ne remontent pas le niveau. Jusqu’à fin février, à la Mairie, on a continué à faire comme si de rien n’était, d’aller à Bamako (capitale du Mali jumelée avec Angers depuis trente ans) pour donner des leçons de développement durable. Mais « notre » élu Vert, adjoint à l’environnement, pensait-il peut-être ramener les travailleurs maliens expulsés dans ses bagages pour qu’ils puissent faire valoir leur droit et récupérer leurs salaires non payés ? Le maire Antonini (PS) finit par sentir que quelque chose clochait. Il s’est finalement fendu d’un communiqué (le 4 mars, un mois après !) regrettant l’expulsion des Maliens. On va nous dire : mais que pouvait-il faire ? C’est vrai : rien sur le plan légal. Mais, par le passé la mobilisation des élites politiques et des autorités morales, comme on dit, avait réussi à s’opposer à l’expulsion d’un travailleur algérien. Ce devait être une période sans élection. A tout cela s’ajoute le manque de réactivité du mouvement social angevin pour empêcher l’expulsion des travailleurs maliens. L’analyser et l’expliquer est une partie de la dette que nous avons envers eux.

AL Angers, le 10-03-04

[11. Une société de Saint-Macaire-en-Mauges (Maine-et-Loire) et une autre près de Vannes dans le Morbihan.

[22. L’information a été relayée par plusieurs médias locaux et nationaux. L’Humanité du 2/02/04 en donne un bon aperçu.

 
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