Syndicalisme

Éducation : Quand un désert syndical reverdit

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La majorité des établissements du pays n’ont pas réussi à partir en grève illimitée. A Saint-Affrique (Aveyron), en liant la lutte sur les pensions à celle contre la dégradation des conditions de travail, on a multiplié par deux la fréquentation de l’AG... et ­permis la renaissance d’une section syndicale.

Les personnels de l’Éducation na­tionale ont été nombreux et nombreuses dans les manifestations depuis le 5 décembre. On a retrouvé cette tendance le 5, le 10 et le 17 décembre. Si la contre-réforme de Macron a servi de déclencheur, la colère des salarié·es de ce secteur s’explique aussi par dix ans de salaires bloqués dans la fonction publique, des réductions d’effectifs, une contre-réforme du lycée particulièrement violente et une dégradation des conditions de travail qui amène progressivement ­l’Éducation nationale sur la même pente que l’hôpital public : ­celle de la liquidation et de la privatisation.

C’est donc la plus forte mobilisation de cette profession depuis 2003… Et pour autant, l’Éducation nationale n’a pas été bloquée comme la RATP ou la SNCF. Même si l’appel de l’intersyndicale à tenir des assemblées générales pour débattre et décider de la grève illimitée a été largement relayé, une bonne partie de la profession n’est pas parvenue à s’inscrire dans ce mode d’action.

Trente ans de rouleau compresseur néolibéral – restructurations, baisses d’effectifs et intensification du travail – ont fait des dégâts. Et même dans les établissements réputés combatifs, on ressent encore le poids des défaites passées et une défiance vis-à-vis de l’action collective.

Comment faire pour secouer la torpeur ? Il n’existe pas de recettes miracles. Mais une observation de ce qui se joue à l’échelle locale montre qu’il existe un espace pour la contestation aussi bien de la politique éducative que de la politique antisociale du trio Blanquer-Philippe-Macron.

57 % de grévistes sur la Cité scolaire

En Aveyron, la cité scolaire de Saint-Affrique (900 élèves des premier et second degré, et du supérieur) est située dans un de ces déserts syndicaux où, par la force des choses, l’action met plus longtemps à démarrer. La CFDT vivote et SUD-Éduc, ­malgré beaucoup d’efforts et un réel courant de sympathie, n’avait jusque-là pas réussi à décoller. Les autres syndicats sont morts. Dans ce contexte, les assemblées générales plafonnaient à 20 participant·es depuis la prérentrée scolaire.

La mobilisation du 5 décembre a été très bonne avec un taux de 57 % de grévistes à la Cité scolaire de Saint-Affrique. Elle a ensuite oscillé entre 30 % et 50 %. Pourtant, au départ, les AG n’avaient pas mieux marché que d’habitud­e. Déshabitués de l’action collective, la plupart des gens font grève « individuellement », à domicile. L’AG du 19 décembre a atteint 40 participant·es, à partir du moment où la question des conditions de travail a été abordée conjointement à celle des retraites. Puis quelques enseignantes et enseignants ont franchi le pas pour créer véritablement une section SUD, se rendant compte que la présence syndicale, même limitée, avait grandement aidé non seulement à renouer avec des AG et des heures d’info syndicales régulières, mais aussi à nouer des liens ­entre les différentes catégories de personnel.

Avoir un collectif visible a permis de s’identifier, de reprendre confiance et, in fine, de faire monter le taux de grévistes. Sur les journées des 5, 12 et 17 décembre, on a eu des personnes qui n’avaient jamais fait grève.

Plus globalement au niveau de l’Éducation nationale, on sent que des ruptures sont en train de s’opérer, même si elles ne sont pas spectaculaires. Une partie importante du personnel, en calculant sa future pension, a été effarée de constater que les pertes de revenu pourraient dépasser les 800 euros par mois. Les promesses de Blanquer d’augmenter les personnels de 20 euros net par mois à partir de 2021 ont été prises pour ce qu’elle sont : des provocations. Mais si le choc a été grand, il n’a pas suffi à faire basculer la grande majorité des agentes et des agents dans la grève illimitée et les blocages d’établissements. Et mi-décembre on a vu émerger, dans un grand nombre d’AG, des revendications liées à la dégradation des conditions de travail dûe aux suppressions de postes, aux classes surchargées et à une pression hiérarchique de plus en plus forte.

La question des conditions de travail renvoie à l’immédiateté de ce que vivent les personnels. Elle s’ajoute à la question des retraites, qui devrait être davantage abordée sous l’angle de la répartition des richesses, ce qui amènerait à prendre conscience de la nécessité d’augmenter les salaires. L’articulation de toutes ces questions essentielles peut donner un nouveau souffle à la contestation, si les équipes syndicales et les assemblées générales savent s’en saisir.


La réforme du bac alourdit le ras-le-bol

En plus de la révolte contre le hold-up sur les retraites, le mécontentement est alimenté par les nouvelles épreuves en contrôle continu du bac, qui occasionnent un surcroît de travail.

Avant, les épreuves du bac étaient concentrées sur juin. Désormais elles seront étalées tout au long de l’année. Cela met sous pression permanente les lycéennes, les lycéens et leurs familles, tout comme les personnels, et y compris les personnels de direction qui, en Occitanie, ont alerté la hiérarchie académique du malaise croissant des personnels quant à ces objectifs inatteignables.

Dans plusieurs départements (Aveyron, Bouches-du-Rhône), les AG ont proposé des modes d’action pouvant s’articuler avec la grève illimitée et le blocage des établissements. On entend de plus en plus parler de démissions collectives de profs principaux, de coordinateurs et de coordinatrices de disciplines, ou encore de membres des conseils pédagogiques, de rétention de sujets et des notes de bac en langue et en histoire-géographie, dont les épreuves doivent se dérouler en janvier.

Plus globalement, janvier sera une période tendue non seulement avec les épreuves du bac, mais aussi avec les évaluations des classes de cours préparatoire, que les assemblées les plus inspirées appellent à ne pas mettre en œuvre.

A la fin janvier tomberont également les premières décisions de réduction d’heures d’enseignement et de fermetures de classes.


Laurent Esquerre (UCL Aveyron)

 
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