Capitalisme

Délocalisations : les services aussi

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La mondialisation capitaliste a développé et accéléré les délocalisations, et parfois braqué les projecteurs dessus. La course effrénée à la main-d’œuvre la moins chère et la plus flexible pousse les capitalistes à déplacer la production sur le globe comme des pièces sur un échiquier.

La forme la plus médiatique et la plus choquante des délocalisations est la fermeture, le démontage et le déménagement des usines. Cette stratégie n’est rendue possible que par un coût artificiellement bas des transports de marchandise. Les coûts réels des transports (par exemple la prise en compte des impacts écologiques et sanitaires) sont collectivisés pendant que les profits qui en découlent restent privés.

Le développement des moyens de communication planétaire rend aujourd’hui l’application de stratégies similaires aux services. Ce secteur de l’économie se montre même très “innovant” en la matière.

Néocolonialisme économique

Tout d’abord, les formes “classiques” de délocalisations touchent certains services. Les centres d’appels (hot-line, télévente, télémarketing) sont depuis quelques années massivement déplacés vers l’Afrique. Les séquelles de l’époque coloniale permettent d’y trouver des populations parlant très bien français ou anglais. Pour les entreprises françaises, le Maroc et le Sénégal sont des cibles privilégiées d’installation de centres d’appel pas chers.

Ces délocalisations s’accompagnent souvent d’une filialisation et d’une mise en commun des centres d’appel par plusieurs entreprises. Celles-ci rendent les conditions de travail sur place déplorables et le service rendu lamentable. Des employés, qui font plus d’heures qu’en France pour un salaire moindre, doivent enchaîner le plus vite possible des appels de réservation d’avion, de support technique d’accès Internet, de service après-vente d’électroménager et de location de voitures ! Le tout sans formation ou presque. Autant dire que ces salarié(e)s n’ont pas d’autre choix que de lire servilement les fiches mises à leur disposition... et se faire insulter par les clients mécontents !

Les services informatiques sont en pointe dans une autre forme de délocalisation : la sous-traitance (ou externalisation dans le jargon de l’informatique d’entreprise). Les sociétés de service et d’ingéniérie informatique (SS2I) proposent aux grosses sociétés des experts totalement flexibles, payés à la journée ou à la tâche, virables dans l’heure.

Dans certaines sociétés, l’informatique repose à 75 % sur de tels externes, parfois présents depuis de nombreuses années au gré des renouvellements de contrats, mais ne bénéficiant d’aucun des avantages dont disposent souvent les salarié(e)s des grosses entreprises. L’externalisation est tellement “pratique” que les SS2I représentent quasiment 9 offres d’emploi sur 10 dans le secteur informatique aujourd’hui. Ceci permet de tirer les salaires vers le bas et d’imposer des conditions (horaires, clauses de mobilité, forte baisse de salaire en cas d’intercontrat) désespérantes. En effet, les SS2I relèvent de la convention collective Syntec, franchement médiocre. Le faible taux de syndicalisation dans le secteur, du fait de la taille des structures, explique peut-être cela... Les SS2I adorent également user et abuser du statut “cadre” pour se permettre tous les excès en termes de temps de travail. Le/la salarié(e) cadre n’encadre bien souvent que lui-même.

Une drôle de "liberté de circulation"

La justification du statut ne repose le plus souvent que sur sa responsabilité à remplir ses missions dans les délais et les budgets impartis et son “autonomie” pour atteindre cet objectif. Peu importe que ces budgets et délais soient intenables, fixés à un niveau absurdement bas pour tirer les prix et emporter les marchés. De toutes façons, c’est le/la salarié(e) qui assumera la différence, en allongeant ses journées pour “tenir les délais”. Les mots “heures supplémentaires” ne font pas parti du vocabulaire reconnu dans les SS2I.

La clause de mobilité de ce genre de contrats permet également une forme “amusante” de délocalisation : la délocalisation du salarié au lieu de celle de l’outil de production. Un expert vivant à Paris sera envoyé à Genève pour quelques jours... ou quelques années ! Un chef de projet londonien sera envoyé chaque semaine en Ukraine. Et ainsi de suite. Car le temps de transport n’est jamais considéré comme du temps de travail. Là encore, le coût repose sur le salarié.

On assiste ainsi à une application de fait et par anticipation de la directive Bolkestein. Car le travailleur reste salarié de son entreprise et travaille aux conditions de son pays d’origine, où il continue d’être rémunéré..

Gisements offshore... de matière grise !

Enfin, la forme la plus “à la mode” de délocalisation dans les services est le développement offshore, qui combine les différents “avantages” des formes décrites précédemment.

Il s’agit de sous-traiter les développements informatiques dans des pays où les salariés sont à la fois bien formés et mal payés. La Russie, l’Égypte et surtout l’Inde sont les nouveaux “Eldorado” pour casser les prix de ce genre de prestation intellectuelle à forte valeur ajoutée. On y trouve pour les classes moyennes supérieures des formations de très bons niveau, des gens parlant très bien anglais, et des ingénieurs pour qui gagner 5 fois moins que leurs homologues étasuniens ou européens représente déjà une aubaine ! Le développement des moyens de communication haut débit permet ce genre d’acrobatie où un logiciel est conçu en Angleterre, développé en Inde, testé en Égypte, recetté en Pologne et maintenu en Roumanie !

Ce genre de délocalisation est beaucoup moins voyante que le démontage d’usines. Mais il détruit autant d’emplois et permet les mêmes chantages de la part du patronat.

Force est de constater que les services ne sont plus du tout à l’abri des délocalisations. Le patronat fait décidément preuve d’une imagination sans borne pour pourrir la vie des salarié(e)s, quel que soit le domaine d’activité.

Laurent Scapin (CAL 93)

 
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