Livre : François Roux, « La Grande Guerre inconnue »

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Ce texte est un extrait du livre de François Roux, La Grande Guerre inconnue, Les poilus contre l’armée française, éditions de Paris, 2006, 320 pages, 22 euros.


On croit connaître la Première Guerre mondiale : le départ “ la fleur au fusil ”, les hécatombes de fantassins, l’enfer des tranchées, et les hommes qui se battent « jusqu’au bout » malgré les mutineries, les fusillés pour l’exemple, ou les fraternisations. Pourtant, réduire à ces épisodes emblématiques l’affrontement entre les soldats et la hiérarchie militaire durant la « Grande Guerre », c’est passer à côté de l’essentiel. En réalité, une lutte multiforme et permanente a opposé durant les quarante mois de guerre des tranchées les quelque deux millions de combattants du front à ceux qui voulaient les envoyer à la mort.

Les poilus ont utilisé tous les moyens à leur disposition pour tenter de survivre et l’armée n’a reculé devant rien pour les obliger à se battre.

Cette lutte impitoyable que tente de reconstituer La Grande Guerre inconnue, dont nous publions ici un extrait, demeure largement méconnue, car personne, ni victime ni bourreau, n’aurait pu en témoigner après la “ victoire ” sans être traité de fou ou de traître.

Au moment de la déclaration de guerre, on recense très peu d’insoumis. Le haut-commandement en prévoyait 300 000, il y en eut 32 000, des « asociaux » pour la plupart. Quelques uns franchissent les frontières, les autres sont dénoncés et arrêtés. La seule tentative d’insoumission organisée connue est un petit maquis libertaire dans la région de Saint-Étienne : les anarchistes sont armés, mais les gendarmes les cueillent au bout de quelques jours.

La police fait placarder les listes et les photographies des hommes recherchés dans les mairies, et le gouvernement offre des primes pour leur capture. Au début du conflit les familles des réfractaires subissent l’opprobre et la vindicte de l’administration et du voisinage. Malgré cela on estime à 11 000 par an les « déserteurs de l’intérieur » qui ne rejoignent pas leur unité, en particulier après une permission. Longtemps camouflé, le phénomène commence à être mieux connu et on s’aperçoit que, dés l’année 1915, on repère des traces d’insoumis ou de déserteurs « de l’intérieur » dans les zones rurales, qui vivent clandestinement dans leur « pays », cachés par leur famille avec la complicité villageoise.

Le nombre des condamnations pour désertion augmente brusquement pendant et après les mutineries de 1917 (21 174 condamnations pour désertion en 1917) et reste élevé jusqu’à l’été 1918 ; les appelés qui se cachent pour ne pas monter au front sont alors si nombreux que l’armée crée le délit d’« absence illégale » pour masquer le problème. Un réseau d’entraide aux fugitifs qui dispose de caches et de faux papiers est démantelé au printemps 1918 dans le quartier des Halles à Paris, où la police a raflé à la fin mars des dizaines de titulaires de fausses permissions.

La France en guerre étant quadrillée par la police et la gendarmerie, certains trouvent un refuge inattendu entre les lignes de front : « Étant à Pompelle, un certain jour, notre commandant, en chassant dans les marais, découvrit une cahute, au milieu des roseaux, habitée par un territorial déserteur qui habitait là depuis huit mois, sous les obus. Il se nourrissait comme il pouvait en chapardant pendant les ravitaillements de nuit, et se trouvait heureux. Il fut arrêté et j’ignore ce qu’il devint » (X. Chaïla). Moins risquée demeure la solution de l’embusque, mais elle reste réservée aux gens instruits et à ceux qui ont des relations. Au demeurant, de nombreux exemptés ou ajournés de 1914 seront récupérés ultérieurement par des conseils de révision de moins en moins conciliants [1].

De toute façon, pour le paysan, il n’y a guère d’autre issue envisageable : il faut partir à la guerre. On connaît le nombre des insoumis, des « déserteurs de l’intérieur », mais combien y eût-il de déserteurs « passés à l’ennemi » ? Pour répondre à cette question, il faudrait pouvoir distinguer, parmi les 510.000 Français fait prisonniers par les Allemands, entre ceux qui se sont rendus de leur plein gré (les déserteurs) et les authentiques prisonniers, capturés malgré eux... ce qui est bien entendu impossible. Pour les chefs militaires, la reddition étant coupable par définition, tous les prisonniers auront à se justifier à leur retour et devront prouver qu’ils n’ont pas déserté [2].

Toute absence de l’unité devient immédiatement suspecte. Le commandant P., que nous retrouverons et dont les méfaits ont été racontés par le chasseur Honoré Coudray, fait afficher les noms des soldats disparus au combat sous la mention « Passés à l’ennemi » [3]. La hantise que les chefs militaires ont de la défection massive des troupiers entraîne que le moindre retard, après s’être égaré dans les boyaux ou au retour d’une permission, peut se solder par la mort du fautif, nous le verrons tout à l’heure. Afin de prévenir toute tentation de reddition, le bataillon de Louis Bobier reçoit de son commandant l’ordre « ...de tirer sur les hommes de chez nous faits prisonniers, même dans le cas où les circonstances les auraient forcés à se rendre contre leur gré, et ce, afin de leur éviter la captivité et les privation ».

Certains cas de « passage à l’ennemi », ou de tentatives, sont néanmoins identifiables. Le cas des déserteurs Sabatier et Gontran est racontée par Louis Barthas : « Le camarade Sabatier, mort lorsque j’écris ces lignes, illettré et simple d’esprit, n’avait, comme pas mal d’autres d’ailleurs, jamais compris pourquoi l’on était en guerre ; on avait pas demandé son avis pour la déclarer, il ne demanda la permission à personne pour s’esquiver chez les Allemands. “Guerre finie”, dirent ceux-ci lorsque Sabatier et son camarade tombèrent dans leur tranchée, c’est tout ce qu’ils demandaient. »

En décembre 1915, des pluies diluviennes s’abattent sur le secteur de Neuville-Saint-Vaast qu’occupe le régiment de Gontran et Barthas. Les tranchées disparaissent sous l’eau, leurs parois et les abris s’effondrent. Les poilus n’ont d’autre possibilité que de sortir de leurs trous, et les Allemands en font autant. Voilà les deux troupes ennemies face à face. Des sourires apparaissent, des mains se tendent. On partage le tabac et le pinard. La scène se renouvelle plusieurs fois. Un jour, un des Allemands grimpe sur un monticule et tient un violent discours, au terme duquel il brise son fusil. Des applaudissements éclatent des deux cotés. On entonne L’Internationale. Malheureusement les officiers ont vite eu vent de l’affaire. L’ordre est donné aux artilleurs de tirer sur tout rassemblement suspect et aux gradés de punir par l’exécution immédiate tout contact avec l’ennemi. En dépit du risque, le soldat Gontran persiste à rendre visite à la tranchée d’en face.

Louis Barthas raconte la fin de l’aventure : « ...un jour qu’il revenait de la tranchée allemande, il fut aperçu par un officier de sa compagnie, et quel officier ! le lieutenant Grubois, "Gueule de bois", qui lui dit : “je vous y prends, vous serez fusillé demain. Qu’on arrête cet homme !” ».

Personne ne bougea. Les hommes regardaient stupides cette scène. Gontran affolé par cette menace de l’officier escalada le talus de la tranchée en lui criant : « Béni mé quéré » [Viens me chercher], et en quelques enjambées il fut à la tranchée ennemie d’où il ne revint plus. Le soir même [...] le soldat Gontran fut condamné par contumace à la peine de mort.

Après enquête, le lieutenant Grubois trop zélé fut puni des arrêts pour avoir effrayé le coupable et être cause de sa désertion ; on faillit traduire en conseil de guerre le caporal Escande, de Citou, et les soldats de son escouade pour ne pas avoir tiré sur leur camarade déserteur. La désertion ne fait ici aucun doute, non plus que la désobéissance passive des biffins lorsqu’il s’agit d’arrêter le coupable. On voit aussi comment s’applique le principe de la responsabilité collective pour inciter les hommes à tirer sur leur « camarade déserteur » .

François Roux

[1À partir de décembre 1914.

[2Ordre du jour du Général Joffre, 28 novembre 1914.

[3Nicolas Offenstadt , Les Fusillés de la grande guerre et la mémoire collective (1914-1999), Paris, Editions Odile Jacob, 1999, p. 29.

 
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