Culture

Lire : Smith, « Petrograd rouge. »

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Publié en 1983, ce livre n’est pas une nouveauté éditoriale ! Il n’en mérite pas moins le détour, surtout cette année, où l’on célèbre les cent ans de la révolte de Kronstadt. On repart en Russie donc, juste après la révolution de Février. Et on plonge en plein cœur des usines, au plus près des ouvriers et des ouvrières.

Stephen Smith peut surprendre par son approche  : il n’est pas question de chercher à établir qui a fait quoi, et comment, pour s’emparer du pouvoir. C’est l’histoire d’une Révolution, des faits qui créèrent les conditions d’éclosion de celle-ci, mais surtout des femmes et des hommes, qui physiquement la vécurent, et la firent.

Un sinistre quotidien

Le livre, agréable et aisé à lire, nous invite tout d’abord dans un voyage au cœur de la classe ouvrière du Pétrograd de 1917. L’auteur nous offre une multitude de données sur les conditions de vie insalubres, la mortalité infantile, les accidents du travail, les logements effroyables, les revenus de misère... Tout cela à proximité de palais, musées, théâtres. Un monde aux puissantes contradictions, dans un espace restreint, à la population en pleine croissance et sans cesse grossissante du flot de ces ouvrières et de ces ouvriers, rejeté·es des campagnes pauvres.

Dans sa seconde partie, l’ouvrage scrute la réalité quotidienne des ouvriers et des ouvrières. La capitale de la Russie regorge d’usines  : métallurgie, textile, chimie... L’usine tsariste est directement sous contrôle de l’état, avec un capitalisme bancaire puissant. C’est 1 % de la population qui détient toutes les richesses du sol et du sous-sol, du transport, du tissu industriel dont ont besoin les pétersbourgeois·es pour vivre.

La classe capitaliste de Saint-Pétersbourg se caractérise par de forts liens avec l’État tsariste et les capitaux étrangers. Mais à Petrograd, les capitalistes, moins liés à un système autocratique féodal que leurs homologues du Donbass ou de l’Oural, vont décider d’oeuvrer à l’élaboration de relations sociales à l’occidentale.

Face à eux, une classe ouvrière aux importantes divisions sociales entre ouvriers-paysans (60 %) et ouvriers-prolétaires, plus anciens, plus qualifiés. Rappelons-le, la classe ouvrière est hétérogène, et très hiérarchisée dans sa composition. De plus, dans l’entreprise, «  l’exercice violent du pouvoir des patrons à l’intérieur de l’usine reflétait l’exercice violent du pouvoir à l’extérieur  ».

Se faire rosser par des contremaîtres despotes, des surveillants mesquins était chose commune pour les employé·es, et le respect de la dignité humaine fut une revendication montante des travailleurs et des travailleuses. Juste avant février 1917, des signes avant-coureurs laissaient présager de changements au sein des usines comme l’apparition de primes, de fonds d’assurance en cas d’accident du travail, ou encore les caisses de santé. Sur le plan revendicatif, les années 1915-1916 avaient vu le nombre de grèves augmenter dans d’importantes proportions.

Les Comités d’usine, précurseurs des syndicats

Dès la fin du mois de février 1917, un nouveau régime est instauré dans les entreprises. Dans un premier temps, les ouvrières et les ouvriers ont chassé les patrons et les cadres exécrés (dans des charrettes  !). Des comités d’usines vinrent à éclore très rapidement, mais ils n’étaient spontanés qu’en apparence. Ils trouvaient leurs origines dans de «  longues traditions au sein de la classe ouvrière russe d’élire des délégués pour les représenter  ».

Des comités exécutifs, regroupant ouvriers, ingénieurs, techniciens et parfois même membres de l’ancienne direction apparurent pour relancer et superviser la production. L’auteur étudie en détail la structure et les fonctions de ces comités d’usine, dont le fonctionnement est très proche de celui des syndicats  ! Ceux-ci n’existent pourtant pas encore  ; leur émergence est étudiée dans la suite de l’ouvrage.

Stephen Smith termine en réfléchissant sur les écarts entre théorie et pratique du contrôle ouvrier, rappelant au passage qu’avant 1917, «  le parti bolchévique n’avait pas d’opinion sur le contrôle ouvrier. Les comités d’usine ont lancé le mot d’ordre du contrôle ouvrier à peu près indépendamment du parti bolchévique.  »

Petrograd rouge est un livre à lire et relire, pour nourrir sa réflexion sur cette période et se défaire d’idées parfois fausses sur les acteurs et actrices des mouvements révolutionnaires qui, le plus souvent, demeurent dans l’ombre des potentats révolutionnaires en tout genre.

Dominique Sureau (UCL Angers)

  • l Stephen A. Smith, Petrograd rouge. La Révolution dans les usines (1917-1918), Les Nuits rouges, réédition avril 2017, 450 pages, 17 euros. Polar historique
 
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