Dossier 1914 : Action, reculade, effondrement : onze journées dramatiques

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Dans la mémoire commune, en août 1914, le mouvement ouvrier en entier – socialistes, anarchistes et syndicalistes – a trahi ses idéaux et s’est rallié d’un bloc à la guerre impérialiste. Cette vision simpliste gomme la complexité de ce qui s’est passé dans les dix jours de crise européenne qui ont précédé la guerre. Comment et pourquoi le mouvement ouvrier, qui avait réagi avec vigueur lors de crises similaires (été 1911, automne 1912), a-t-il échoué à le faire en juillet 1914  ? Manque de temps, manque de discernement, affaiblissement du syndicalisme révolutionnaire, habileté du gouvernement... autant de causes révélées par ces onze journées dramatiques.

Dessin d’Auglay dans La Guerre sociale du 11 décembre 1912, à l’approche de la grève générale contre la guerre organisée par la CGT.

Le déroulement :


Le 28 juin 1914, à Sarajevo, l’héritier du trône austro-hongrois, François-Ferdinand, était assassiné par un nationaliste serbe. En France, l’attentat a été, dans un premier temps, très commenté, sans qu’on y voit un risque de guerre. La presse révolutionnaire – Le Libertaire, Germinal, La Bataille syndicaliste  – a même salué l’élimination d’un homme considéré comme le chef du parti militaire et clérical à Vienne.

Pendant un mois, en France, on en est resté là.

Mais pendant ce temps, à Vienne, on discutait ferme de la réplique appropriée. Rien ne prouvait l’implication de la Serbie, ont plaidé les prudents. Les va-t-en-guerre ont argué, au contraire, que l’occasion était trop belle de mettre Belgrade au pas et de prendre la main dans les Balkans.

Finalement, ce sont les seconds qui l’ont emporté. Quitte à risquer l’intervention de la Russie et, de là, un embrasement de tout le continent.

SAMEDI 25 JUILLET : L’ALERTE

En ce matin du 25 juillet 1914, les rues de Paris bruissent d’une rumeur anxieuse : avec l’ultimatum autrichien à la Serbie, la guerre menace de nouveau dans les Balkans. Et cette fois, si elle éclate, elle risque de ne pas rester circonscrite à de petits États périphériques : la Russie interviendra certainement, entraînant dans la mêlée, par le jeu des alliances, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne.

Charles Malato (1857-1938)
Vieil anarchiste, rédacteur à La Bataille syndicaliste, il pousse le journal, lors de la crise de juillet, à faire preuve d’audace. Mais après l’échec de l’opposition à la guerre, il se ralliera à la « défense républicaine ».

Le soir, la nouvelle est au centre des discussions au Foyer populaire de Belleville, siège de la Fédération communiste anarchiste (FCA). La vingtaine de délégués présents décident de lancer immédiatement une campagne d’alerte par voie de presse et de meetings.

Pendant ce temps, les discussions sont tout aussi vives à La Bataille syndicaliste (La BS), le quotidien lié à la CGT.

Édouard Sené et Malato plaident pour que le journal fasse illico campagne pour la grève générale en cas de guerre. Le rédacteur en chef, François Marie, hésite. La BS est fragile, le moment est-il bien choisi pour encourir des poursuites judiciaires ? Mais la guerre est imminente, arguent Malato et Sené, et dans ces circonstances, La BS peut être interdite à tout moment. Il faut lui faire donner le maximum tant qu’on le peut.

Marie se laisse convaincre.

DIMANCHE 26 JUILLET : LA BS PREND L’INITIATIVE

De bon matin, aux abords du quartier de la presse, à Paris 9e, on s’arrache les journaux encore humides, à peine sortis des rotatives. Les premiers coups de canon autrichiens contre Bel­grade ne semblent plus être ­qu’une question d’heures. Des groupes d’étudiants slaves crient leur haine des Habsbourg devant l’ambassade d’Autriche-Hongrie. À l’Opéra et à la Concorde, les nationalistes déploient des drapeaux tricolores, scandent « Vive l’armée ! Vive la France ! », et entonnent La Marseillaise et Le Chant du départ. Toute la journée, les Grands Boulevards sont envahis par une foule avide de nouvelles, perturbant fortement la circulation.

Au début de la crise de juillet, La Bataille syndicaliste devient, provisoirement, le point de ralliement des partisans de l’action.

Dans les journaux, la tonalité est partout la même : on accable l’arrogance autrichienne. L’Humanité est au diapason. Le quotidien du PS estime que si la guerre éclate, « il faudra juger sévèrement, non seulement la diplomatie autrichienne, mais la diplomatie allemande » et exhorte le gouvernement français à faire « le plus grand effort pour le maintien de la paix ».

Seule La BS sort du lot. Son éditorial renvoie dos à dos tous les États qui, « ont préparé ces derniers temps l’égorgement des peuples », expose les rivalités impérialistes entre Vienne et Saint-Pétersbourg, et dénonce le système des alliances qui peut entraîner une conflagration générale. Enfin, il évoque la « grève générale », seule arme dont dispose le prolétariat pour imposer « la paix du monde ». À côté, Sené et Malato ont obtenu qu’on insère, noir sur blanc, encadrée d’un triple filet, la résolution de la conférence CGT du 1er octobre 1911 : « Le cas échéant, la déclaration de guerre doit être, pour chaque travailleur, le mot d’ordre pour la cessation immédiate du travail. […] À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent sans délai répondre par la grève générale révolutionnaire. » [1]

Parmi les syndiqués qui parcourent La BS dans la matinée, ce coup d’éclat éveille des sentiments mélangés. Un certain nombre n’y voient rien à redire : le quotidien ouvrier n’a fait que reproduire le mot d’ordre officiel. D’autres sont plus circonspects : cela n’est-il pas prématuré ?

C’est plein de ces interrogations qu’à 14 heures, on se bouscule au siège de la CGT, impasse de la Grange-aux-Belles. Hélas, les principaux dirigeants confédéraux sont absents. Yvetot, Merrheim, Savoie, Bartuel et Monatte sont en province ; Dumoulin et Jouhaux sont partis à Bruxelles, au congrès des syndicats belges.

En ce dimanche 26 juillet 1914, alors que les événements se précipitent, la CGT est donc sans direction. Or, l’état d’esprit des militants syndicalistes révolu­tionnaires est contrasté  [2].

À la Grange-aux-Belles, la tendance attentiste prévaut. On discute des responsabilités de la CGT. Devra-t-elle lancer un mot d’ordre de grève générale ? Si on s’en tient aux décisions de congrès, elle n’a pas à le faire ; le mouvement doit partir de la base. Rasséréné, on opine à cet argument. À quinze minutes de là, à La BS, on se montre nettement plus entreprenant. Ses locaux sont devenus le rendez-vous des partisans de l’action, notamment des militants du Bâtiment  [3]. Sous leur pression, La BS va prendre sur elle d’appeler à une grande manifestation pacifiste dès le lendemain, à 21 heures. L’ambition est de rééditer quelque chose de l’ampleur de la première manifestation Ferrer, en 1909 [4]. Pour cela il faut une édition spéciale à 17 heures... La BS n’a pas la trésorerie, mais qu’à cela ne tienne : le syndicat des terrassiers met l’argent sur la table. In extremis, le bureau de l’Union des syndicats de la Seine  [5] appuie cette initiative.

LUNDI 27 JUILLET : LES PACIFISTES DANS LA RUE

La situation européenne est indécise. La Serbie mobilise, l’Autriche-Hongrie a décrété l’état de siège, mais il n’y a pas encore de déclaration de guerre. L’Humanité publie les protestations de l’Internationale socialiste. La BS, elle, appelle à descendre dans la rue et publie derechef la résolution d’octobre 1911 pour la grève générale. Dans les faubourgs ouvriers, sur les chantiers, son appel circule : « Depuis samedi, la foule hypnotisée se porte sur les Grands Boulevards et crie “À Berlin, vive la guerre !” […] Eh bien ! […] il faut que le Paris populaire se ressaisisse. » Rendez-vous est donné boulevard Poissonnière, devant l’immeuble du Matin, grand quotidien militariste.

Le prolétariat s’oppose aux va-t-en-guerre de la Triple-Entente (Royaume-uni, Russie, France) et de la Triple-Alliance (Autriche-Hongrie, Allemagne, Italie). Dessin de H.-P. Gassier dans L’Humanité du 17 novembre 1912.

À 21 heures, les Grands Boulevards sont noirs de monde : au moins 100.000 personnes dira La BS – 30.000 selon la préfecture. Avant l’heure dite, la police a bloqué les accès à l’immeuble du Matin, si bien que la foule se répand dans les rues adjacentes. Plusieurs défilés sillonnent tout l’arrondissement, aux cris de « Vive la paix », « À bas la guerre ! », et en chantant L’Internationale. La FCA marche ainsi jusqu’à la place de la République, où elle est bloquée par un régiment de dragons. Un peu partout, on se heurte à la police, qui arrête à tour de bras. Les derniers manifestants se dispersent vers minuit.

Dès 23 heures, plusieurs responsables syndicalistes se retrouvent rue du Croissant, à deux pas des échauffourées, pour préparer la suite : La BS va à présent convoquer un « meeting monstre » salle Wagram le surlendemain.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette ­initiative, qui peut rassembler 10.000 personnes, n’est pas un recul par rapport aux 100.000 de la manifestation de ce soir. En effet, dans un tel meeting, où tout l’état-major de la CGT sera au contact direct de la foule des syndiqués, il ne peut être question que d’une chose : l’application des décisions de congrès... donc la grève générale.

MARDI 28 JUILLET : LA CGT CANE

La presse parle largement de la manifestation de la veille. La BS consacre plusieurs colonnes à cette nuit rouge qui a rassemblé « l’immensité travailleuse de la capitale ». Le Temps glapit : « Les Boulevards ont été souillés hier par une manifestation impie. » L’Action française dénonce les « Prussiens de l’intérieur » et Le Gaulois n’a vu, dans la rue, que « des apaches, des sans-travail et des gamins ». Pour Le Radical, les choses sont claires : « La CGT prend toutes ses dispositions pour réaliser la grève générale. »

Seuls deux quotidiens mini­misent les faits : Le Figaro et L’Humanité, qui n’y consacre qu’une demi-colonne. Bien que nombre de socialistes aient défilé, le PS tourne le dos à la rue et affirme son soutien au gouvernement : « Les travailleurs de France […] savent que le gouvernement français dans la crise présente a le souci très net et très sincère d’écarter ou d’atténuer les risques du conflit. »

De son côté, la CGT menace : « C’est le premier avertissement donné aux gouvernants français qui, dès maintenant, sont informés de l’état d’esprit du peuple de Paris […]. Cet avertissement sera suivi sans délai d’un deuxième. » Salle Wagram, « le peuple […] affirmera encore sa volonté inébranlable de mettre en pratique les décisions des congrès ­syndicaux sur la guerre. […] Si, demain, les gouvernants étaient assez insensés pour ne pas tenir compte de la volonté populaire, ils se prépareraient eux-mêmes de cruels lendemains. »

Pourtant, malgré les déclarations enflammées de La BS, le pessimisme gagne les militants révolutionnaires.

Dans la soirée, à l’assemblée de la FCA, à Belleville, on doit convenir que l’atmosphère n’est pas à la grève générale insurrectionnelle et que, dans ce contexte, le « sabotage de la mobilisation », qu’elle envisageait semble exclu. La discussion porte plutôt sur l’opportunité de s’exiler pour échapper au Carnet B [6].

À la CGT, la soirée est haletante : pour la première fois depuis le début de la crise, le comité confédéral, qui réunit une soixantaine de délégués de fédérations et de bourses du travail, fait le point sur la situation. Il sera suivi d’une assemblée extraordinaire de l’Union des syndicats de la Seine, où l’on attend près de 500 militants.

Léon Jouhaux (1879-1954)
Ancien ouvrier allumettier, issu de l’anarchisme, il est secrétaire général de la CGT depuis 1909. Pendant la guerre, il deviendra un des hommes-clefs de l’« Union sacrée » patriotique. Après 1918, devenu la bête noire des révolutionnaires, il œuvrera à la mutation réformiste de la CGT.

Le comité confédéral débute à 21 heures. Cependant, il a à peine eu le temps d’entrer dans le vif du sujet que le téléphone sonne. On demande le secrétaire général, Léon Jouhaux. Au bout de quelques instants, il revient, très pâle. Gravement, il délivre les informations qui lui parviennent des milieux gouvernementaux, via L’Humanité : une vaste rafle aura lieu dès le lendemain à Paris et en province. On parle de 800 arrestations ciblées, sur la base du Carnet B.

Dans la salle, on se dévisage avec consternation. La discussion reprend dans une ambiance plombée  [7]. Certains regards se perdent vers la porte. Crainte de la voir s’ouvrir sur une escouade de policiers, envie d’être ailleurs... Ce mystérieux coup de fil relevait sans doute d’une manœuvre d’intoxication car, à ce moment-là, le gouvernement n’a pris aucune décision concernant le Carnet B  [8]. Cependant, la feinte fonctionne, et une large majorité de délégués vont opter pour la prudence.

Jouhaux évoque l’entrevue décourageante qu’il a eue à Bruxelles avec Karl Legien, le secrétaire général des syndicats allemands : il ne faut pas atten­dre de grève générale de leur côté ; côté français, cela semble également hors de portée en l’état actuel des choses. D’ailleurs, remarque-t-il, pour le moment, seul Paris proteste ; la province reste silencieuse. Dans ces circonstances, mieux vaut s’en tenir à la lettre de la résolution de 1911 : l’ordre de grève générale ne doit pas partir d’en haut ; c’est aux syndicats, à la base, de prendre leurs responsabilités. La majorité des délégués opine  [9].

La CGT va donc se contenter de publier un manifeste en faveur de la paix dénué de « violences inutiles » et largement rassembleur. Une commission se réunit pour le rédiger. Mais, signe de désarroi, ce soir-là ce ne sont pas Jouhaux, Merrheim ou Dumoulin qui, comme à l’ordinaire, inspirent la rédaction. C’est un cégétiste socialiste, Alexandre Luquet, qui relaie directement la ligne du PS  [10]. Le texte, platonique, sera vierge de toute référence à la grève générale, mais entaché d’une phrase lourde de sens indiquant, dès ce soir-là, un tournant dans la politique de la CGT : « L’Autriche porte une lourde responsabilité devant l’Histoire ; mais les responsabilités des autres nations ne seraient pas moins lourdes si elles ne s’employaient pas activement, loyalement, pour que le conflit ne s’étende pas. Dans cette action, les gouvernants de ce pays ont le peuple français avec eux si, comme on le dit, ils travaillent sincèrement à la paix. » Pour la première fois, la CGT choisit donc son camp dans le conflit qui se prépare. Toutes les prémices sont réunies pour un basculement dans le discours de défense des agressés contre les agresseurs.

Jules Bled (1879-1961)
Ouvrier jardinier, révolutionnaire, secrétaire de l’Union des syndicats de la Seine depuis 1912, Bled deviendra dès septembre 1914 un patriote jusqu’au-boutiste.

Le comité confédéral touche à sa fin. On se lève ; quelques conciliabules prolongent les débats. Doit-on fuir à l’étranger ? Passer à la clandestinité ? Se laisser emprisonner ? À chacun de voir, déclare Jouhaux  [11]. Ce soir, en tout cas, la plupart coucheront chez des amis ou à l’hôtel, pour échapper à la rafle annoncée.

Avant cela, quelques responsables se rendent à l’assemblée de l’Union des syndicats de la Seine, pour s’assurer qu’elle ne prenne pas de décisions hasardeuses. Galvanisés par la manifestation de la veille, certains militants pourraient en effet pousser dans ce sens.

Quand ils arrivent, vers 22h50, la séance est ouverte depuis une demi-heure. Comme attendu, la salle est bondée, et l’anxiété palpable. On presse Jules Bled, le secrétaire de l’Union des syndicats de la Seine, de gagner la tribune et de rendre compte des décisions du comité confédéral. Celui-ci commence par refroidir l’assistance : le Carnet B va certainement être appliqué dès demain et, dans ces circonstances, il y a de fortes chances que le meeting de Wagram soit interdit  [12].

Puis, de façon très significative, son discours dévie. Bled est un dirigeant ouvrier. À la tribune, devant 500 militants, il ne peut pas ne pas indiquer une direction, des perspectives. Mais comme le comité confédéral vient de renoncer à sa ligne grève-généraliste, Bled est flottant. Il se raccroche alors à ce qui lui semble le plus évident : la ligne du PS, qui consiste à encourager le gouvernement Viviani.

Émile Hubert (1874-1940)
Secrétaire du puissant syndicat des terrassiers de la Seine, cet anarchiste est un des rares militants à avoir réclamé l’appel à la grève générale au soir du 28 juillet. Pendant la guerre, il sera un des pivots de la minorité pacifiste de la CGT.

Le manifeste confédéral adopté plus tôt dans la soirée ne parlait qu’au conditionnel du pacifisme du gouvernement français. A présent, prenant de l’assurance, Bled affirme que Viviani travaille pour la paix, et que les ­syndiqués allemands répondront à coup sûr à la mobilisation. Dans ces circonstances, il se demande à voix haute « si les Français ne joueraient pas un rôle de dupes en décrétant la grève ­générale avec toutes ses conséquences ».

Dans l’assistance, seule une poignée de militants du Bâtiment protestent. Parmi eux, Émile Hubert, des terrassiers, et Jean-Baptiste Vallet, des charpentiers en fer, qui ne mâche pas ses mots : il faut que l’Union des ­syndicats de la Seine prenne ses responsabilités « puisque la confédération se ­défile ». Ils n’ont guère d’écho. À 23h20, l’assemblée vote et approuve la ligne confédérale.

Cette nuit du 28 juillet 1914, la CGT a donc renoncé à soulever le prolétariat contre la guerre.

Ce renoncement est-il, cependant, définitif ? En fonction de l’évolution de la situation, de nouveaux retournements restent possibles.

MERCREDI 29 JUILLET : LE MEETING DE WAGRAM ANNULÉ

Dans les locaux de La Vie ouvrière, quai de Jemmapes, ­Alfred Rosmer replie son journal avec irritation, prend sa plume et écrit à Monatte, alors en Haute-Loire : « Tu verras dans La BS le manifeste dont le Comité conféd. a accouché hier. Il est passablement stupide : on adopte le point de vue général : on dénonce l’Autriche devant l’histoire ! et pas un mot contre la Russie ! Et on se met à la remorque des pacifistes de gouvernement. Tout cela te donne une idée du désarroi qui règne ici. » [13] Gustave Hervé, probablement informé dans la nuit des résultats du comité confédéral, titre dans La Guerre sociale : « Ni insurrection ! Ni grève générale ! À bas la guerre ! »

La Guerre sociale du 29 juillet 1914 réclame la paix, mais dénonce par avance toute tentative de s’opposer à la mobilisation.

Sur le plan européen, la situation semble cependant en phase de décélération. Vienne ne mobilise pas, et semble vouloir se limiter à bombarder Belgrade depuis le Danube. Quant à la Russie, son attentisme rassure. En fait, la presse parisienne ignore les intenses pressions subies par le tsar pour voler au secours de la Serbie. Dans la matinée, Nicolas II va signer un oukase de mobilisation partielle.

Dans la journée, le Bureau socialiste international (BSI) se réunit à Bruxelles. Tous les dirigeants du socialisme européen sont là. Dans l’idée de rééditer le congrès pacifiste de Bâle, en novembre 1912, on décide d’avancer la date du congrès socialiste international au 9 août et, symboliquement, de le déplacer de Vienne à Paris, où il serait couplé avec une vaste manifestation populaire au Pré-Saint-Gervais.

Le soir, 15.000 personnes se pressent au grand meeting socialiste au Cirque de Bruxelles. Jaurès y véhicule les illusions du PS : « Nous, socialistes français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique […] et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. » On est bien loin de la réalité.

À la Grange-aux-Belles, le comité confédéral, qui siège désormais en permanence, est bien embarrassé par le « meeting monstre » convoqué par la CGT salle Wagram le soir même. La BS a annoncé textuellement que, lors de ce meeting, les orateurs commenteraient les « décisions des congrès confédéraux » et qu’avec les présents, on envisagerait leur « application ». Voilà qui est épineux. Alors que la CGT vient de renoncer à la grève générale, quel discours va-t-elle bien pouvoir tenir à la foule des syndiqués ?

Le gouvernement, in extremis, va lui sauver la mise en interdisant le meeting. Dès 19 heures, tout le quartier est bouclé, deux stations de métro sont condamnées, l’avenue de Wagram est évacuée et gardée par des pelotons à cheval. La CGT prend acte de l’interdiction et, vraisemblablement soulagée, s’empresse d’annuler le meeting.

Malgré tout, de nombreux groupes d’ouvriers qui n’ont pas été prévenus arrivent de partout et sont stoppés par les barrages. Des bagarres s’ensuivent. On compte 300 arrestations. Des groupes parcourent le quartier au cri de « À bas la guerre ! » Les pandores leur donnent la chasse. Ce soir-là, porter des habits de travail suffit à attirer les coups de matraque.  [14]

Dessin de Joseph Hémard (1909).

JEUDI 30 JUILLET : REGAIN DE COMBATIVITÉ

Après le moment de panique du mardi soir et la fébrilité anxieuse du mercredi, ce jeudi voit l’ambiance changer à la Grange-aux-Belles. « À la CGT, on commence à reprendre courage », note l’informateur du ministère de l’Intérieur. Les nouvelles, en effet, ne sont pas si mauvaises.

Sur le plan européen, l’embrasement général semble moins imminent : la Russie n’a décrété qu’une mobilisation partielle ; la monarchie austro-hongroise se montre hésitante, annonce qu’elle res­pectera « l’intégrité du territoire serbe »... Si la guerre reste localisée, cela offre un répit.

Sur le plan hexagonal, la protestation pacifiste s’étend. On manifeste pour la paix dans le Vimeu ­industriel, à Cherbourg, à Alais, à Bourges, à Denain, à Lyon, à Brest, à Dijon, à Reims et à Nîmes. D’autres rendez-vous sont prévus.

Alphonse Merrheim (1871-1925)
Le secrétaire de la fédération des Métaux se montre prudent pendant les dix jours de crise. Durant la guerre, il sera un des porte-parole de la minorité pacifiste de la CGT.

Par ailleurs, la vague d’arrestations attendue n’a finalement pas eu lieu. La BS n’a même pas été poursuivie. Du coup, à la Grange-aux-Belles, la fuite à l’étranger n’est plus au centre des conversations ; on recommence à penser mobilisation ouvrière ; on se prend à regretter le manifeste confédéral de l’avant-veille : à la relecture, on le juge timoré. Cependant, si la grève générale est absente du texte, fait-on remarquer, la possibilité n’en est pas non plus écartée. Merrheim calcule : « On ne peut nous reprocher d’avoir reculé, puisque l’insurrection doit venir d’en bas […]. Donc rien n’est perdu. »

Revigorée, la direction confédérale élabore un scénario optimiste : si la crise dure encore quelques jours, l’agitation à la base peut créer une atmosphère d’opposition à la guerre telle qu’une grève préventive de vingt-quatre heures deviendra possible. Si elle réussit, cela favoriserait le succès d’une grève générale le jour d’une éventuelle mobilisation.

D’ici là, il s’agit de rester en vie.

Or, des sphères gouvernementales parviennent des bruits contradictoires. Le ministre de l’Intérieur, Malvy, hésite à appliquer le Carnet B, mais il est sous pression du préfet de police, Hennion, et du ministre de la Guerre, Messimy. « Laissez-moi la guillotine et je garantis la victoire », aurait déclaré ce dernier en conseil des ministres, s’indigne La BS. Le Carnet B continue à planer, telle l’épée de Damoclès. Pour ne pas rester isolée face à une éventuelle répression, la CGT décide de s’aboucher officiellement avec le PS.

Une rencontre a lieu dans la soirée, pour préparer un grand rassemblement au Pré-Saint-Gervais. Le PS veut le samedi 9 août, à l’occasion du congrès socialiste international. La CGT est plus pressée, et demande le samedi 2 août. Merrheim explique que la classe ouvrière est en train de basculer dans ­l’idée que la guerre est inévitable, et que si on attend le 9 août, on ne pourra plus « remonter le courant ». Jaurès temporise. Viviani, dit-il, lui a assuré que la crise européenne se prolongerait encore une dizaine de jours. Les cégétistes se laissent convaincre  [15]. Nul ne soupçonne que la mobilisation sera décrétée le ­surlendemain.

VENDREDI 31 JUILLET  : JAURÈS ASSASSINÉ

La contestation pacifiste ne faiblit pas : 6.000 manifestants à Limoges, 3.000 à Saint-Claude, 2.000 à Lens, 1.500 à Tours, 1.200 à Orléans… Mais dans l’après-midi, c’est la douche froide : on apprend que Berlin a décrété « l’état de guerre » et Vienne la mobilisation générale. On n’apprend la mobilisation générale russe que dans un second temps. Sur le moment, la presse et le gouvernement français croient que Saint-Pétersbourg a réagi aux mobilisations autrichienne et allemande… alors que c’est l’inverse [16]. Une confusion dans la chronologie qui va aider à présenter les empires centraux comme les seuls responsables de la guerre.

À Paris, Jaurès demande en vain audience auprès du gouvernement pour l’exhorter à freiner la Russie. À 21h40, alors qu’il dîne avec quelques camarades au café du Croissant, un jeune nationaliste déséquilibré, Raoul Villain, s’approche de la fenêtre à laquelle il tourne le dos, braque un revolver sur son crâne et l’abat à bout portant.

Au même moment, à la Grange-aux-Belles, Jouhaux rend compte, au comité confédéral, de l’entrevue de la veille avec le PS. La date du 9 août, pour le Pré-Saint-Gervais, est entérinée. On approuve aussi la création d’une « commission spéciale chargée d’entrer en relations constantes avec le PSU ». Cette liaison permanente, antienne guesdiste qui avait été repoussée par deux fois, aux congrès d’Amiens en 1906, et du Havre en 1912, passe comme une lettre à la poste ce soir-là. Alors que le débat se poursuit, le gérant de La BS fait irruption dans la salle : Jaurès a été assassiné.

L’assistance est estomaquée. Est-ce le début d’une grande purge de tous les « ennemis de la patrie » ? Dumoulin dépeindra, bien plus tard, des délégués ­traversés par le « frisson sinistre de la peur, la vision d’une Saint-Barthélemy possible, la crainte du Carnet B et du fossé d’exé­cution. » [17]

Au milieu de l’émotion générale, Jules Bled fait une intervention cruciale : « La CGT doit négliger toutes ses décisions contre la guerre. Ce n’est pas le moment d’effrayer, par des déclarations incendiaires, tous ceux qui sont partisans de la paix. […] Il faut remiser les décisions antimilitaristes des congrès confédéraux, et signer toutes les déclarations du PSU. » Autour de la table, on ­opine, résigné. Et le comité confédéral décide à l’unanimité, en « s’asseyant sur les principes » [18], de seconder l’action du PS en faveur de la paix.

Le retournement stratégique de la CGT est cette fois complet. Le 28 juillet au soir, elle avait renoncé à la grève générale, sans pour autant définir de nouvelle ligne. Le 30, elle caressait l’espoir de la remettre à l’ordre du jour. Le 31, elle l’abandonne définitivement et subordonne son action à celle du PS.

À 22h30, la séance est levée. Jouhaux, Dumoulin et Merrheim gagnent en hâte L’Humanité. Il est possible que l’assassinat du leader socialiste provoque une révolte ouvrière dans la capitale, des affrontements avec les nationalistes et la police. Dumoulin espère cet électrochoc. Le gouvernement, qui le redoute, ordonne le maintien à Paris de deux régiments de cuirassiers en partance pour la frontière.

Cependant, les craintes de troubles se révèlent infondées. Les faubourgs ouvriers n’apprennent la nouvelle de l’assassinat que tard dans la nuit. La presse l’annoncera le lendemain, flanquée, pour désamorcer la révolte, d’un communiqué du gouvernement condamnant l’attentat.

SAMEDI 1er AOÛT : DÉCRET DE MOBILISATION GÉNÉRALE

Double coup de massue, ce matin, pour les militants ouvriers qui parcourent les journaux. Alors que la veille et l’avant-veille, la situation internationale semblait se détendre, tous les espoirs s’effondrent : la guerre est imminente ; Jaurès a été assassiné.

L’Humanité du 1er août 1914, lendemain de l’assassinat de Jaurès, paraît encadrée de noir.

Le Petit Parisien titre sur six colonnes à la une : « Heures tragiques. La situation internationale s’aggrave. À la mobilisation partielle russe répond la mobilisation générale autrichienne. À l’état de siège déclaré en Alle­magne répondent de sérieuses mesures militaires françaises. » Le Matin analyse : « Les chances de guerre l’emportent sur les chances de paix. » Le Petit Journal prévient : « La guerre imminente. » Le Gaulois est définitif : « Vers la guerre. La dernière étape. »

L’Humanité paraît encadrée de noir, affichant un portait du défunt. Le communiqué de la présidence du conseil salue « celui qui a soutenu de son autorité l’action patriotique du gouvernement ».

La BS plaide pour l’unité d’action PS-CGT et appelle au sang-froid : « L’heure est grave mais non désespérée. La cause de la paix a encore de nombreux partisans dans le monde. » Dans une édition spéciale, La GS, elle, ne nourrit plus aucune illusion à ce sujet : « Défense nationale ­d’abord. Ils ont assassiné Jaurès, nous n’assassinerons pas la ­France. » Une phrase qui passera à la postérité. À cette heure, il n’y a plus que la presse anarchiste pour parler de soulèvement contre la guerre.

Dans le Nord, Le Combat et Le Cri du peuple publient, sous des titres différents, le même article : « Voulez-vous vous laisser conduire à la guerre comme un troupeau à l’abattoir ? Non, mille fois non ! […] Par la grève générale, vous pourrez empêcher la guerre. Con­tre la guerre, insurgez-vous ! » La police saisit les journaux. À Paris, Le Libertaire clame de même : « Paix entre nous ! Guerre aux tyrans ! » et reproduit l’encadré sur la grève générale que, désormais, La BS ne publie plus. Un article dénonce l’idée fausse selon laquelle les gouvernements veulent la paix, alors qu’à Berlin, comme à Vienne et à Paris, « ils empêchent le prolétariat d’agir pour arrêter la guerre. Mensonge ! Hypocrisie ! » Un encadré rappelle la menace du Carnet B et du « poteau d’exécution » et exhorte à passer dans la clandestinité, car « le devoir d’un militant est de tout faire pour conserver sa liberté ». Le lendemain, L’Avant-garde, le journal de Benoît Broutchoux, sera le dernier à titrer à la une : « Contre la guerre. »

Raymond Péricat (1873-1958)
Révolutionnaire « ultra », ancien secrétaire de la fédération du Bâtiment, Péricat sera, en mai 1918, un des organisateurs de la tentative de grève générale pour la paix.

À 16 heures, le dé­cret de mobilisation générale est affiché dans toutes les villes de France, tout en se voulant apaisant : « La mobilisation n’est pas la guerre », y est-il écrit, comme si la paix n’était pas déjà enterrée.

En fin d’après-midi, le comité confédéral de la CGT se réunit de nouveau. « Les décisions des congrès confédéraux sur l’attitude de la classe ouvrière en cas de guerre deviennent exécutoires à partir du moment où la guerre est déclarée », disait la résolution de 1911. Pour la forme, Jules Bled et Raoul Lenoir posent la question aux délégués : la confédération doit-elle appeler à la grève générale ? La réponse est non à la presque unanimité. Une seule voix s’élève pour demander que la CGT soit fidèle à ses résolutions : celle de Raymond Péricat, de la fédération du Bâtiment. La veille, il était resté tétanisé. Aujourd’hui, il s’est ressaisi, mais c’est trop tard  [19]. Ses camarades peuvent lui répondre qu’ils respectent la doctrine établie au congrès de Marseille, en 1908 : le rôle de la CGT était de « faire l’instruction des travailleurs » afin qu’ils « répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire ». La CGT a fait son travail ; ce n’est pas sa faute si le prolétariat ne se soulève pas.

DIMANCHE 2 AOÛT : LE MOUVEMENT OUVRIER DÉSARTICULÉ

À 6 heures, heure légale, des dizaines d’anarchistes du Nord et du Pas-de-Calais sont emprisonnés. Arrestation préventive, au titre du Carnet B. À Saint-Étienne, à Arcis-sur-Aube, d’autres arrestations ciblées neutralisent les groupes les plus susceptibles de « saboter » la mobilisation. À Brest, pour éviter une arrestation, les militants de la FCA passent à la clandestinité. Leur cavale, pourtant, ne va durer que quelques jours. Constatant l’absence de soulèvement populaire et la non-application du Carnet B, ils reprendront, vaincus, le chemin de l’usine, puis du régiment.

À Paris, toute protestation ­contre la guerre semble désormais vaine. Depuis l’affichage officiel du décret de mobilisation générale, un climat solennel pèse sur la capitale. Dans les rues engourdies, la circulation est comme anémiée. Ceux qui partent, comme ceux qui restent, affectent une grave dignité. On est loin de ­l’image d’Épinal, construite par la suite, d’une ivresse patriotique s’emparant des foules.

Seules quelques bandes nationalistes, surexcitées, mettent à sac des magasins « boches ». Il suffit d’un nom à consonance germanique pour voir sa devanture lapidée. Les brasseries ­alsaciennes en font les frais… de même que les laiteries helvétiques Maggi. Mais ces exactions ne reflètent pas l’opinion commune, dominée par la sobre résolution d’avoir à défendre le pays.

Cet état d’esprit est également celui de la grande majorité des syndiqués. La conviction que la France n’a pas voulu la guerre et qu’elle est victime d’une agression ne souffre aucune objection. En quelques heures, le syndicalisme est devenu anachronique, hors de propos. Lorsque Auguste Savoie, le secrétaire de la fédération CGT de l’Alimentation, se rend à l’assemblée générale des boulangers de la Seine, il n’y trouve en tout et pour tout que 35 présents, au lieu des centaines attendus  [20] ! Les organisations étant vidées de leurs membres, la vie syndicale s’éteint.

Du côté des anarchistes, même fatalisme. Dans les jours qui ­suivent le 1er août, quelques militants — dont Hasfeld, secrétaire de la FCA, Delagarde, secrétaire de l’union régionale parisienne, et Pierre Martin, l’administrateur du Libertaire — se réunissent, mais ce n’est que pour constater leur impuissance. Pierre Martin estime qu’il n’y a plus rien à faire, sinon attendre que les privations dues à la guerre créent les premiers troubles.

LUNDI 3 AOÛT : RALLIEMENT À LA DÉFENSE NATIONALE

La mobilisation est toujours en cours et les vitrines Maggi continuent de voler en éclats. Officiellement la France n’est toujours pas en guerre, mais peu importe. La mobilisation générale a, ipso facto, marqué l’entrée dans le conflit. La doctrine militaire française, telle qu’elle a été élaborée depuis quarante ans, est, en effet, entièrement fondée sur l’offensive. Pour l’état-major désormais tout-puissant, il est hors de question de laisser un coup d’avance aux Allemands, et les troupes foncent vers la frontière.

L’Humanité rapporte le discours qu’Édouard Vaillant a ­prononcé la veille, à Wagram, dans un meeting qui devait être « contre la guerre », et qui est devenu « pour la défense nationale » : « En présence de l’agression, les socialistes français rempliront tout leur devoir, pour la patrie, pour la république et pour l’Internationale ». Ce sera la ligne du Parti socialiste pendant toute la guerre.

Ce n’est qu’à 18h45 que Berlin déclare officiellement la guerre à la France, en prétextant le bombardement de Nuremberg par un avion français. Les troupes allemandes font alors route vers la frontière belge.

MARDI 4 AOÛT : LA « TRÊVE DES PARTIS »

La matinée est dévolue aux ob­sèques de Jaurès, à Paris 16e. Tout Paris s’y presse : le petit peuple comme les ministres et les chefs de partis. Radicaux, catholiques, socialistes, syndicalistes, républicains, monarchistes, tous sont là, comme l’a souhaité le gou­vernement qui veut faire de ces funérailles un symbole de la concorde nationale face au péril. La formule du jour, c’est la « trêve des partis » — l’expression « union sacrée » n’est pas encore en usage, mais son esprit plane déjà sur cette journée historique. Léon Jouhaux doit parler au nom de la CGT. Sans doute ignore-t-il qu’aujourd’hui, il va improviser le discours de sa vie  [21].

Quand son tour vient de pren­dre la parole, le vibrant hommage qu’il rend au leader socialiste se double en effet d’une profession de foi défensiste du meilleur aloi. « Ah Jaurès, […] nous n’étions pas adversaires », clame-t-il, tordant quelque peu la réalité. « Aujourd’hui, c’est encore dans son souvenir que nous puiserons les forces indispensables. Au nom de ceux qui partent — et dont je suis — je déclare que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand. » La BS raconte la suite : « Les applaudissements éclatent. L’émotion est à son comble. On pleure. M. Maurice Barrès [22] applaudit avec force et dit à un de mes voisins : Très bien, très bien ! Un sénateur, qui fut un ennemi acharné de la CGT, s’écrie : Et dire que voilà les hommes que nous voulions faire emprisonner ! » Le Temps ajoute : « Des applaudissements et des exclamations éclatent de tout côté. Des auditeurs se précipitent vers l’orateur. Plusieurs d’entre eux l’embrassent avec force. »

Les obsèques de Jaurès
Une photo inédite tirée du fonds Raymond Péricat (IFHS). On peut y voir Auguste Savoie (CGT-Alimentation) en plein discours, Alexandre Luquet (CGT-Coiffeurs), Eugène Fiancette (CGT-Transports), Édouard Vaillant (dirigeant du PS).

Jouhaux dira par la suite avoir été, ce jour-là, « emporté par l’action de la parole ». Peut-être, désorienté, a-t-il tout simplement traduit l’état d’esprit du moment dans le mouvement ouvrier. La BS du jour empoigne en effet la trompette guerrière, invoquant 1792 et 1870 : « contre le droit du poing, contre le militarisme germanique, il faut sauver la tradition démocratique et révolutionnaire française ». Sans doute La BS l’ignore-t-elle, mais son homologue allemand Der Pioner se montre, le jour même, plus conséquent en dénonçant une dernière fois la guerre et la trahison de la social-démocratie ­ralliée à Guillaume II, avant d’être interdit  [23].

En regagnant le siège du Libertaire au soir du 4 août, le vieux Pierre Martin se sent sans doute bien impuissant. Le journal ne sortira plus. La FCA est démembrée. Avant même la crise, elle avait été fortement éprouvée par la répression. Ses principaux animateurs étaient déjà en prison ou en fuite à l’étranger. L’ordre de mobilisation la prive de ceux qui restaient. Un nombre non né­gligeable, cependant, vont être réformés en raison de leur mauvaise santé. Boiteux, tuberculeux et bigleux ne sont pas rares dans la classe ouvrière — et pour une fois, c’est un atout. Car ces réformés, anarchistes et syndicalistes, vont jouer un rôle important, durant les années suivantes, dans l’organisation de la résistance à la guerre.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)


Voir les autres articles du dossier :

- La Grande Guerre : pouvait-on l’empêcher ?
- Les fractions du mouvement ouvrier en 1914
- Contre la guerre : trois stratégies (CGT, PS, FCA)
- Viviani : l’art de l’enfumage gouvernemental
- Chronologie : Quatre ans de montée vers la guerre
- Pourquoi le Carnet B n’a-t-il pas été appliqué ?
- Verbatim : Émile Aubin : « Silence, les gueulards ! »
- Epilogue : Résister à l’union sacrée


[1Lire « 1911 : Agadir, la guerre est déjà là », Alternative libertaire de février 2011.

[2Arch. Nat. F7/13348. Rapports policiers sur l’attitude des militants à la CGT et à la FCA.

[3Témoignage de Thuillier devant le congrès fédéral du Bâtiment de 1918, pages 45-47.

[5A l’époque, le département de la Seine comprenait Paris et les actuels Hauts-de-Seine, Val-de-Marne et Seine-Saint-Denis.

[7Raymond Péricat, Mémoires inédits, IFHS.

[8Jean-Jacques Becker, 1914  : Comment les Français sont entrés dans la guerre, FNSP, 1977.

[9Arch. Nat. F7/13348.

[10Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la guerre, Librairie du travail, 1936.

[11Jean-Jacques Becker, 1977, op. cit.

[12Arch. Nat. F7/13348.

[13Lettre reproduite dans Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte, Maspéro, 1968.

[14Alfred Rosmer, op. cit.

[15Annie Kriegel, « Jaurès, le PS et la CGT à la fin de juillet 1914 », Bulletin de la Société d’études jaurésiennes, octobre-décembre 1962.

[16Jean-Jacques Becker, L’Année 1914, Armand Colin, 2004.

[17Georges Dumoulin, Carnets de route, Éditions de l’Avenir, 1938.

[18Rapport de police M/9538 (Arch. Nat. F7/13348).

[19Jean-Jacques Becker, 1977, op. cit.

[20Compte rendu du congrès confédéral CGT de Paris, 1918, page 182.

[21Bernard Georges et Denise Tintant, Léon Jouhaux, PUF, 1962.

[22Député d’extrême droite, et une des plus prestigieuses plumes du nationalisme.

[23Jean-Claude Lamoureux, Les Dix derniers jours, Les Nuits rouges, 2013.

 
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