Front national : Un succès à relativiser

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Venant après son succès lors des élections municipales de mars dernier, les scores obtenus par le FN lors des élections européennes de mai (25 % des suffrages exprimés en moyenne nationale et même à 33,6 % dans la circonscription Nord-Ouest où se présentait Marine Le Pen) a provoqué la consternation générale et même un début de panique dans certains milieux militants. Or aucune de ces deux réactions n’est justifiée : ce résultat était prévisible et il n’est pas particulièrement inquiétant. Mais la panique se caractérise précisément par le fait qu’on y perd ses moyens habituels d’analyse…

Si l’on veut bien ne pas rester fasciné par le pourcentage des suffrages exprimés et considérer leur nombre absolu, la performance du FN aux dernières élections européennes apparaît modeste : les listes Bleu marine n’ont totalisé « que » 4 711 000 voix, alors que Marine Le Pen elle-même recueillait plus de 6 400 000 voix il y a deux ans lors du premier tour de l’élection présidentielle. Avec une participation fort médiocre de 42,4 % des électeurs inscrits, pas plus que les autres partis politiques, le FN n’a fait le plein de ses voix potentielles : il aurait pu faire bien mieux, ou plutôt bien pire encore.

Rage impuissante

Raisonner en ces termes ne permet pas seulement de relativiser le score du FN. Cela permet aussi et surtout de mieux cerner le problème politique qu’il nous pose. Sa victoire électorale relative est moins en définitive le fruit de sa capacité à mieux mobiliser son électorat que la conséquence de l’incapacité des autres formations politiques à mobiliser les leurs, ce qui explique d’ailleurs le fort taux d’abstention. Que les partis europhiles et eurocrates (UMP, UDI-Modem, EELV, PS), en principe largement majoritaires dans l’électorat, n’aient pas su amener leurs électeurs aux urnes dit l’ampleur de l’indifférence voire du scepticisme qui y sévit à l’égard d’une Union européenne (UE) qui n’a su répondre à la crise financière de 2007-2009 qu’à coup de politiques d’austérité salariale et budgétaire redoublées, après avoir organisé le sauvetage du capital financier moyennant une explosion des dettes publiques.

Surtout l’indifférence et le scepticisme cèdent la place à un franc rejet de l’UE dans une part croissante de l’électorat des couches populaires qui ont été les plus directement victimes de cette crise et de sa gestion néolibérale, avec son cortège de hausse du chômage et de l’emploi précaire, de trains de licenciements collectifs, de baisse des revenus et du pouvoir d’achat, de démantèlement rampant de la protection sociale, etc. Car ces couches populaires identifient avec raison les institutions européennes (Commission et Banque centrale en tête) comme les instances qui, avec la complicité ouverte ou cachée des différents gouvernements nationaux, leur imposent le carcan de ces politiques d’austérité salariale et budgétaire.

Et c’est au sein de ces couches que le FN réussit ses meilleurs scores et qu’il possède ses réservoirs d’électeurs. Il y parvient en captant et en thématisant leur ressentiment, leur rage impuissante et leur révolte passive, la rumination de leurs maux, en leur désignant des responsables réels (les formations de gouvernement ordonnatrices des politiques néolibérales) et des coupables imaginaires (l’étranger sous toutes ses formes, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières nationales) et en leur proposant une voie de salut : le retour à un état-nation fort, maître de sa monnaie, de sa législation et de ses frontières.

Sirènes nationalistes

Cependant, sa réussite n’a rien d’automatique. Si ces couches victimes des politiques néolibérales s’abandonnent aux chants des sirènes nationalistes du FN, c’est faute qu’elles trouvent d’autre alternative. Leur ressentiment est aussi le fruit de leur incapacité à lutter par elles-mêmes, en prenant appui sur des organisations professionnelles, syndicales et politiques en mesure de leur fournir un cadre de mobilisation et de conscientisation leur désignant l’ennemi principal (le capitalisme) et un projet émancipateur crédible. En définitive, le succès du FN est d’abord la rançon de ­l’inexistence d’un pôle de gauche radicale en France, alliant antilibéraux conséquents et anticapitalistes. La faiblesse des résultats obtenus par les listes Front de gauche (6,3% sur le plan national) et l’insignifiance de ceux des listes d’extrême-gauche (1,6 %) en sont l’illustration en même temps qu’elles nous indiquent l’urgence de la constitution d’un tel pôle [1] . Et, bien évidemment, ce dernier ne saurait se réduire à la constitution d’un cartel électoral : sa constitution passe par un long et patient travail de consolidation et même de reconstruction d’organisations capables de servir de points d’appui aux luttes contre la dégradation des conditions d’emploi, de travail, de rémunération et plus largement d’existence des couches populaires mais aussi de cadres au renforcement de leur autonomie et de leur conscience de classe. Travail collectif au sein duquel les libertaires ont toute leur place.

Un pas de plus vers le pouvoir

Cela dit, il ne faudrait pas méconnaître en quoi les deux récents succès électoraux du FN ont permis au FN de franchir un pas supplémentaire dans l’accomplissement de la stratégie destinée à lui assurer la conquête du pouvoir au niveau national. Cette stratégie passe par l’établissement d’une alliance avec une partie au moins de la droite, dont la condition est l’affaiblissement prononcé et durable de cette dernière, ne lui laissant le choix que d’entrer dans cette alliance ou de laisser la gauche gouvernementale (le PS et ses ralliés) gagner par défaut. La crise interne qui secoue actuellement l’UMP, due il est vrai autant aux séquelles politico-financières de la période Sarkozy, prolongée par son clone Copé, qu’à la honte d’être arrivée derrière le FN, en ouvre la perspective. Tout va dépendre de la manière dont cette crise va se refermer : une fratricide guerre des chefs, rendue éventuellement explosive par le retour de ­Sarkozy ou l’aggravation de l’un ou l’autre scandales (affaire Karachi, affaire Bettencourt, affaire Bygmalion, etc.), pourrait conduire à un éclatement de l’UMP, dont une partie pourrait alors s’allier au FN ou se trouver même satellisée par lui, tandis qu’une autre reconstituerait un nouveau cartel avec un centre lui aussi en pleine re(dé)composition.

Mais la médaille présente aussi son revers. Car l’accession du FN à des responsabilités municipales va aussi le confronter à de nouvelles difficultés. A l’épreuve du terrain, les facilités de la propagande et de la démagogie montrent leurs limites et des « maladresses » des élus tout comme des « déceptions » des électeurs sont plus que probables, comme l’a montré le précédent de la gestion des municipalités conquises par le FN en 1995.

Alain Bihr (AL Alsace)

[1Le front anticapitaliste qu’AL appelle de ses vœux et à la constitution duquel elle travaille devrait se placer dans la perspective plus large de la construction d’un pôle de gauche radicale impliquant des antilibéraux conséquents, lesquels peuvent bien évidemment placer aussi leurs luttes sur le terrain électoral, sans que nous nous sentions obligés ni de les suivre ni même de les soutenir sur ce terrain.

 
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