Numérique

Géants du numérique : Trump interdit de Parler

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Suite à l’invasion momentanée du Capitole étatsunien, les grandes plateformes du capitalisme de surveillance ont censuré les comptes de l’ex-président, ainsi que le réseau social d’extrême droite Parler. Tant mieux... mais quand ce sera notre tour  ? Réflexion sur le nécessaire démantèlement de l’oligopole détenu par ces plateformes.

On ne pensait pas avoir à revenir sur ce sujet encore une fois, et si vite. Après un communiqué de l’UCL en novembre  [1], un article dans Alternative libertaire en janvier  [2], nous voilà contraints par l’actualité de reprendre le clavier pour parler de censure et de géants d’Internet.

Censure par les géants, encore et toujours

C’est Twitter qui, la première, a décidé de censurer Trump suite à l’invasion du Capitole étatsunien le 6 janvier par des militants pro-Trump et d’extrême droite. Très rapidement, d’autres plateformes ont suivi le mouvement  : Facebook, Youtube, Snapchat, Instagram, TikTok, Twitch…

Que ce soit par opportunisme – impossible de se montrer moins ferme que la concurrente Twitter, et les démocrates étant sur le point de reprendre la Maison-Blanche, autant leur faire ce petit cadeau pour se les mettre dans la poche – du fait des pressions en interne, des centaines d’employé·es de Twitter avaient signé une pétition demandant ce bannissement peu avant l’action de la firme – ou par conviction idéologique sincère – mais on en doute  ! –, les faits sont là  : du jour au lendemain, Trump a été effectivement muselé par les géants de la Silicon Valley, par les plus riches capitalistes du pays dont il était pourtant le président. Impensable quelques jours plus tôt. Dans la foulée, le réseau social d’extrême droite Parler où se réfugiaient les trumpistes a été ciblé par une censure similaire.

Nous ne reviendrons pas sur les nombreuses réactions à gauche et à droite, aux États-Unis et ailleurs, et nous ne reviendrons pas non plus sur les éléments d’analyse déjà présentés par l’UCL. Loin de nous l’idée de prétendre à un quelconque don de prémonition, d’ailleurs. On aurait préféré que celles et ceux qui ont feint de découvrir cette possibilité de censure en janvier et s’en sont indigné haut et fort évitent le deux poids, deux mesures. On aurait préféré qu’ils montent au créneau et dénoncent le scandale quand la censure frappait par exemple le média d’info sociale Rapports de force et les associations propalestiniennes.

Ce sur quoi il parait utile de revenir, c’est sur la légitimité de cette censure. Les plateformes comme Twitter ou Facebook sont des propriétés privées, et à ce titre il peut sembler légitime de considérer que «  chez moi, on applique mes règles  ; si elles ne vous plaisent pas, vous pouvez toujours aller voir ailleurs  ». Toute censure n’est pas mauvaise à prendre. Si les discours racistes ou sexistes étaient tenus au sein de l’UCL par exemple, ils seraient censurés – par euphémisme, nous appelons ça de la «  modération  », mais il s’agit bel et bien, factuellement, de censure. Dans le droit français et étatsunien au moins, la personne qui tient un bar a toujours le droit d’expulser un client qui partirait en vrille.

Quoi qu’en dise le fameux premier amendement de la constitution des États-Unis, qui garantit la liberté d’expression, la seule censure qui pose effectivement question et mérite un débat démocratique, c’est la censure dans l’espace public. La censure dans l’espace privé, elle, est légitime par la définition même de ce qu’est un espace privé. Attention tout de même  : dire qu’elle est légitime, ce n’est pas dire qu’elle est politiquement, moralement, acceptable dans chaque cas particulier. Un espace privé dans lequel seuls les discours nazis sont autorisés est évidemment inacceptable  ; mais ce qu’il faut dénoncer, ce n’est pas l’illégitimité de cette censure.

Cela soulève une question plus délicate  : si les plateformes du capitalisme de surveillance sont des espaces privés, alors l’espace d’expression publique sur Internet n’est-il pas réduit à peau de chagrin  ? Et à ce titre, ne devrait-on pas plutôt envisager ces plateformes comme formant l’espace public, un espace public spolié par les capitalistes de surveillance  ? Cette question n’est autre que celle de l’oligopole (monopole partagé à quelques uns) détenu par ces plateformes. On pourrait parler d’application stricte des lois antitrust et de démantèlement des géants du numérique, afin de rétablir la liberté de choisir la plateforme où l’on s’exprime, et donc les règles de modération de cette plateforme, comme l’a fait le journaliste canado-britannique Cory Doctorow  [3]. Mais est-ce que changer l’oligopole dirigé par dix capitalistes en oligopole dirigé par cent ou mille capitalistes règle vraiment quoi que ce soit  ?

C’est là que le communisme libertaire entre en jeu  : si l’espace public est effectivement spolié par ces firmes capitalistes, il faut le leur reprendre, socialiser de nouveau l’espace public et confier sa gestion – technique (entretien des serveurs), politique (modération), financière, etc. – au peuple lui-même dans une démarche d’autogestion.

Démanteler les réseaux-prisons

À court terme, il faut encourager la migration massive des internautes vers le réseau social libre et décentralisé Mastodon, en laissant chaque individu choisir une instance dont les règles de modération lui conviennent. À moyen terme, il faut imposer politiquement l’interopérabilité des réseaux sociaux, afin que Facebook, Twitter et assimilés ne soient plus des prisons enfermant leurs utilisateurs et utilisatrices et que les communications entre internautes soient décloisonnées. Simultanément ou à plus long terme, il faut exiger, comme le suggère Cory Doctorow, le démantèlement de ces plateformes géantes, afin d’exploser ces réseaux prisons centralisés en une multitude d’instances ouvertes décentralisées. On l’a dit plus haut, exploser une entreprise capitaliste en plusieurs entreprises capitalistes n’est pas une mesure révolutionnaire, mais il nous semble que dans le cas présent cela s’impose tout de même, car le modèle économique des capitalistes de surveillance est vraiment fondé sur cette tendance au monopole. Enfin, à très long terme, on doit évidemment viser la révolution mondiale et la socialisation des entreprises capitalistes de la Silicon Valley.

En préparant la révolution, rendez-vous sur Mastodon, donc  !

Léo (UCL Lyon)

[2«  Censure : Rapport(s) de force avec Facebook  », Alternative libertaire, janvier 2021.

[3«  Censorship, Parler and antitrust  », sur le site Pluralistic : Daily links from Cory Doctorow, 9 janvier 2021.

 
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