Bâtiment : Les intérimaires sans papiers sortent de l’ombre

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Intérimaire ? Tu ne comptes pas. Sans papiers de surcroît ? Tu n’existes pas. À Paris, une centaine d’ouvriers du bâtiment dans cette situation sont allés sommer les grands groupes (Bouygues, Eiffage, Vinci) de s’expliquer.

Dans le quartier de la gare du Nord, à Paris, l’agence d’intérim Man-BTP est occupée depuis le 5 juillet 2008 par 88 travailleurs sans papiers. Leur lutte pour la dignité, soutenue depuis le début par Solidaires Paris et Droits devant !! est exemplaire à plusieurs titres.

D’abord par la capacité d’auto-organisation des travailleurs, qui ont élu dès le début porte-paroles et trésoriers, qui organisent deux fois par semaine des assemblées générales et qui gèrent le quotidien de l’occupation : tours de garde la nuit, préparation des repas... Ensuite par l’élan de solidarité que cette lutte a généré avec la constitution d’un comité de soutien local du Xe arrondissement de Paris. Par ailleurs, un site Internet et un journal hebdomadaire, avec à chaque fois le témoignage et le parcours de vie d’un camarade, sont entièrement dédiés à la lutte (www.espoirs.info).

Enfin, cette lutte met en lumière le système d’exploitation des travailleuses et des travailleurs sans papiers dans un secteur économique-clef, le bâtiment, qui génère des profits colossaux. Le recours massif à la sous-traitance et à l’intérim permet d’avoir à disposition un réservoir inépuisable pour les travaux les plus pénibles et les plus dangereux de travailleurs sans papiers maintenus dans la précarité [1].

De la Défense aux Champs-Élysées

La principale difficulté à laquelle sont confrontés ces travailleurs originaires d’Afrique de l’ouest, c’est le refus de la préfecture de Paris d’accepter les dossiers des intérimaires, comme pour les camarades d’Estim et de Perfect Interim.

Pour dénoncer ce statu quo intolérable, plusieurs actions d’éclat ont été organisées à la rentrée en direction des donneurs d’ordres : Bouygues, Vinci et Eiffage. Une manifestation d’envergure a eu lieu mardi 26 août sur l’esplanade de la Défense, avec plusieurs centaines de travailleurs sans papiers casqués, en vêtement de travail. Cette action visait notamment le chantier Vinci de réfection du Centre des nouvelles industries et technologies (Cnit) de la Défense. Le vendredi 29, c’est la présentation des comptes du groupe Bouygues sur les Champs-Élysées qui a été perturbée, en présence de toute la presse économique – Bouygues Construction a réalisé plus de 164 millions d’euros de bénéfices pour le premier semestre 2008. Quelques heures plus tard rebelote du côté du groupe Eiffage [2]. Le lundi, ce fut le tour de Vinci. Toutes ces actions permirent d’interpeller directement les grands patrons du bâtiment sur leurs responsabilités, et ce malgré les dénégations de Martin Bouygues : « Notre groupe n’est pas concerné ! Nous avons des procédures de contrôle strictes mais, bien sûr, nous ne sommes pas la police... Quant à savoir s’il faut régulariser ces travailleurs, c’est une question politique, or je ne fais pas de politique. » [3].

L’autre carte jouée par les sans-papiers, c’est la régularisation via des promesses d’embauches par les donneurs d’ordre, pour lesquels ils ont travaillé plusieurs années durant.

L’issue victorieuse que tous espèrent prochaine permettrait d’ouvrir une brèche pour les milliers d’autres travailleurs intérimaires du bâtiment qui jusqu’ici sont restés dans l’ombre.

Gabriel L. (AL Paris nord-est)

[1Le sociologue Nicolas Jounin a écrit à ce sujet Chantier interdit au public, La Découverte, 2008. Certains passages sont en ligne sur www.nicolasjounin.com.

[2Voir la vidéo sur www.solidaires-paris.org.

[3Le Monde du 30 août 2008.

 
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