Une chronique agacée de « Ils ne mourraient pas tous… »

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Le documentaire Ils ne mourraient pas tous… mais tous étaient frappés a rencontré l’an passé un certain succès. Le point de vue critique d’une professionnelle de la santé au travail.

Pourquoi tant de spectatrices et de spectateurs ont-ils assisté à la représentation de quatre entretiens d’une “ consultation spécialisée de souffrance au travail ” et pourquoi en ont-ils été bouleversés ? Est-ce la révélation de cette banalisation de la souffrance au travail, qui est incarnée par les patients filmés, puis commentée par des praticiens de psychopathologie et de médecine du travail ? La plupart vibraient plutôt en écho à des émotions trop éprouvées : se sentir malmené par sa hiérarchie, dénigré quant à ses compétences, pris au piège d’objectifs inatteignables, menacé de rejet.

Le premier intérêt du film est d’offrir des mots pour débattre de cette souffrance toujours vécue dans la solitude. Son autre mérite est de ne pas incriminer la perversité ou la fragilité des personnalités. La peste c’est ici le management, l’organisation du travail. Ceci étant dit, le film permet-il ou non au spectateur ou à la spectatrice qui s’identifie au travailleur ou la travailleuse consultant, de penser sa propre situation de travail pour la transformer ?

Les personnes que nous entendons sont envoyées par leur médecin du travail parce qu’elles ne parviennent pas à reprendre le boulot. Les praticiens leur montrent, afin qu’elles puissent reprendre confiance en elles, qu’elles ont été prises dans un système “ pathogène ”, puis concluent par une déclaration d’inaptitude définitive, débouchant sur un licenciement. Cela laisse perplexe…

Si ces personnes sont victimes d’un management inhumain, quel espoir avons nous d’échapper à leur pathologie ? C’est une inaptitude de la situation de travail et non du ou de la travailleuse qu’on attendrait. Mais il est vrai que les employeurs préfèrent être débarrassés des personnes qui ne résistent pas aux exigences de la guerre économique. Si les personnes concernées ont interprété le caractère insupportable du travail, l’inaptitude ne se justifie plus, et éloigner ces travailleuses et ces travailleurs éclairés privera de leurs réflexions les collègues qui partagent les mêmes affres. La prévention consisterait-elle à éviter la contagion de la pensée ?

On occulte de cette façon les marges d’action qui existent du fait même de l’organisation collective du travail – et donc de sa contestation collective. Convaincu d’être l’objet malheureux des rapports de travail, la ou le spectateur-travailleur risque de ne voir d’issue que dans les dispositifs d’évitement aux mains des experts de la santé. Il ou elle sera ainsi préservée de comprendre que les doutes embarrassants sont aussi les espaces potentiels de subversion…

Eugénie Varlin

  • Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil, Ils ne mourraient pas tous… mais tous étaient frappés, documentaire 80 minutes, France 2005
 
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