Chili : Une étincelle peut mettre le feu à la pampa

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Le Chili vit depuis le 17 octobre un moment historique. Travailleurs et travailleuses, étudiantes et étudiants, syndicats, organisations politiques et sociales, associations, comités, enfants, tout le monde est dans la rue. La police et l’armée le sont également. Du jamais vu dans le « laboratoire du néolibéralisme » depuis le coup d’État de Pinochet en 1973. Les classes dirigeantes maintiennent l’ordre social au prix d’une répression féroce, menée notamment par une armée de sinistre mémoire.

Tout commence par l’annonce d’une augmentation du prix du ticket de métro à Santiago, désormais fixé à 830 pesos chiliens en heures pleines (1,03 euros) alors que le montant du SMIC est de 374 euros par mois. Ce sont les lycéens et les lycéennes qui ont fait le premier pas en appelant à des «  journées d’évasion  » entre le 7 et 14 octobre  : par petits groupes ils sont entrés dans les stations proches de leur établissement sans payer. Le gouvernement a répondu par la menace de la suspension du tarif étudiant (30 centimes), et sans rien comprendre à ce que la solidarité et la conscience de classe veulent dire, a déclaré son incompréhension du fait que des lycéens manifestent alors que le prix de leurs tickets n’a pas augmenté.

Le 17 octobre, les actions des lycéens prennent une ampleur inattendue  : ils ouvrent les tourniquets afin de laisser passer les nombreux travailleurs et travailleuses qui chaque jour utilisent les transports publics. Dans au moins une station, ils mettent hors service les appareils de validation des tickets, action qualifiée par la presse de vandalisme. La réaction du gouvernement a été immédiate  : la police est envoyée contrôler tous les accès du réseau et réprimer les lycéennes. Le service est suspendu dans plusieurs stations. Première erreur de la classe dirigeante qui pousse des milliers de personnes dans la rue, qui, loin de blâmer les lycéens pour ne pas pouvoir se déplacer normalement, ont spontanément compris que le coupable était le gouvernement et son intransigeance face à une revendication légitime.

Nous pouvons décrire ce qui s’est passé jusque-là, mais il n’est pas facile de savoir pourquoi c’est justement en octobre 2019 que le Chili s’est enfin «  réveillé  », comme on l’a entendu dire et crier dans les manifestations. Ce n’est pas la première fois que les lycéens et les lycéennes organisent des actions de ce type et ce n’est pas le premier abus que les classes populaires et moyennes subissent.

Or, à la différence d’autres journées d’évasion, la population, au lieu de condamner les actions, a exprimé un fort soutien. Malgré les efforts des journalistes des grands médias, dans chaque micro-trottoir, les revendications sont jugées légitimes et les interviewé.es se déclarent prêts à rentrer un peu plus tard chez eux si cela permet de faire changer les choses. Un slogan commence alors à circuler  : ce n’est pas pour 30 pesos d’augmentation du prix du ticket, c’est pour 30 années d’abus.

Pour 30 années d’abus

On connaît mieux la suite  : la situation s’aggrave pour les classes dirigeantes. Entre le 17 et le 18 octobre, plusieurs stations de métro brûlent, une centaine de petites manifestations spontanées se déroulent dans les rues de Santiago et, la nuit tombée, on assiste à une série de pillages de supermarchés, commerces et bâtiments gouvernementaux. Il faut souligner que la plupart des actions ont été menées contre les grandes chaînes de distribution  : pharmacies, supermarchés et d’autres commerces qui, au Chili, ont pratiqué de grosses collusions ces dernières années, confirmées par les tribunaux de justice sans que des sanctions importantes ne leurs soient infligées.

La plupart des stations de métro sont alors fermées, la police est partout, la justice – comme on dit en France – nulle part. Le 18, le président de la République Sebastian Piñera annonce l’application de la loi de sécurité intérieure et instaure le lendemain un couvre-feu pour la région Metropolitana, dont Santiago fait partie. Face à ces mesures, qui ne sont d’ordinaire utilisées qu’en cas de séisme ou catastrophe naturelle, la population commence un « cacerolazo », mode de manifestation hérité de la résistance contre la dictature qui consiste à faire du bruit avec une casserole pour montrer qu’elles sont vides.

Parti le 17 octobre d’une contestation de l’augmentation des tarifs du métro, le Chili vit actuellement un moment historique de mobilisation et fait face à une violente répression.

L’armée aux commandes de la répression

Le 20 octobre, tombent les premières informations des morts, des blessé·es et des détenu·es. L’Institut national des droits de l’Homme dénombre cinq morts, des centaines de blessé·es, et des milliers de détenu·es. Le couvre-feu touche désormais plusieurs régions du pays.

Le 21 octobre, dans son message présidentiel, Piñera déclare « nous sommes en guerre ». Les manifestants, eux, répondent dans la rue  : « Nous ne sommes pas en guerre ». À partir de ce moment, les manifestations se multiplient – elles ont lieu partout, même dans les quartiers de la classe moyen aisée – et la liste de blessé·es, morts et torturé·es ne fait que s’allonger. La tradition de l’armée chilienne s’est actualisée, et on a vu des images que l’on voyait plus depuis la fin de la dictature (1973-1989). Les classes dirigeantes ont montré de quoi elles sont capables. Militariser un pays plutôt que de lâcher une poignée de privilèges, laisser la sécurité publique aux mains la même armée qui était au pouvoir entre 1973 et 1990 et chercher à diviser un peuple qui n’exige que justice et dignité.

Malgré la difficulté d’effectuer une analyse approfondie alors que les événements sont toujours en cours, nous disposons de quelques éléments. Tout d’abord, ces dernières décennies, les classes populaires au Chili ont subi les conséquences du programme d’ajustement structurel proposé par le FMI, la Banque mondiale et d’autres représentants du capital, ce qui a énormément précarisé leurs conditions de vie.

La particularité du Chili est que la violence des mesures a touche également les classes moyennes, même aisées. Étant donné que l’enseignement supérieur est toujours payant, même dans les universités publiques, qu’il n’existe pas de véritable système publique de santé ni de retraite et que les conditions d’accès au logement sont de plus en plus dures, même les jeunes salarié·es sans enfants ont recours aux prêts bancaires pour s’en sortir. Nous assistons ainsi à un process de prolétarisation généralisée où, bien entendu, les classes populaires demeurent les plus mal loties. Cela explique en partie l’ampleur des mobilisations  : la majeure partie de la population a dit Basta !

La majeure partie de la population dit Basta !

Un deuxième élément est la crise de direction des classes dirigeantes, dont l’ampleur est régionale. Elles ont eu du mal à imposer leur programme, et ont dû céder la place à de nouvelles figures. Au Chili, les dernières élections présidentielles ont montré à quel point le surgissement de figures « non-traditionnelles » est un fait. Orphelines d’une direction réelle, les classes dirigeantes au Chili ont dû imposer une fois encore leur ordre social par le sang et le feu. Le troisième élément, est le processus de polarisation politique à l’intérieur du pays, lié à cette crise de direction. Face au vide relatif de pouvoir, on a assisté à l’émergence de groupes d’extrême droite et à la radicalisation des positions de la gauche. Or, aucun de ces groupes n’a réussi à cristalliser et à imposer un programme politique concret, ce qui explique que Sebastián Piñera ait été élu en 2018 pour un deuxième mandat.

C’est dans ce contexte que les manifestations et les actions de rébellion se sont produites. En ce moment, des centaines d’assemblées populaires sont actives, elles réclament une nouvelle constitution et la fin du système néolibéral. Des nouvelles organisations se mettent en place et la solidarité ne fait que grandir. Aucun parti politique traditionnel n’est à la tête de ce mouvement  : le Chili a compris que ce n’est pas à travers les gardiens du vieil ordre que cela va changer. Le futur n’est pas écrit, mais pour l’instant – même si les classes dirigeantes rattrapent le coup – le Chili a énormément gagné en dignité, en conscience et en organisation. Ce sera désormais sur ces bases que l’on construira l’avenir, c’est sûr. Comme le dit El pueblo unido, chanson que l’on a jouée, chantée et criée pendant les manifestations, será mejor la vida que vendrá : la vie qui viendra sera meilleure.

Felipe (UCL Paris Nord-Est), le 28 octobre 2019

 
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