Énergie : La fuite en avant du gouvernement dans le nucléaire

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Alors que l’industrie électronucléaire en France traverse une crise grave entre le désastre du chantier de l’EPR à Flamanville et les impasses dans la gestion des déchets aggravées par l’abandon du projet Astrid, le gouvernement poursuit la fuite en avant avec son projet de vente à la découpe d’EDF et la préparation du lancement de six EPR supplémentaires.

Le réacteur EPR  [1] dit «  de 3e génération  » devait initialement être connecté au réseau électrique en 2012, et coûter environ 3,5 milliards d’euros. En pratique, il ne démarrera probablement pas avant 2023 et la facture n’a cessé de s’élever pour atteindre 12,4 milliards d’euros.

Après les anomalies de fabrication sur la cuve du réacteur pointé en 2015 par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), les anomalies de forgeage du couvercle de la cuve détectées en juin 2017, les soudures défectueuses sur la cuve obligeant EDF à en reprendre 53, l’ASN a exigé d’EDF, en juin 2019, de reprendre huit autres soudures situées dans des endroits difficilement accessibles.

Ce dernier épisode est tombé à un moment extrêmement problématique pour l’avenir de la filière nucléaire. «  La sagesse recommande d’attendre que l’EPR de Flamanville soit achevé avant de prendre des décisions  », expliquait il y a un an le ministre de l’économie, Bruno Le Maire  [2]. Une décision sur le lancement de nouveaux EPR ne pourra pas être prise avant les présidentielles de 2022, ce qui pèsera fortement sur la capacité de la filière à maintenir un niveau de compétences élevé, compétences déjà largement entamées comme le montre la multiplication des anomalies à Flamanville.

La question des déchets

Une autre question n’est pas résolue  : celle des déchets et en particulier ceux de haute et moyenne activité, dont la durée de vie se compte souvent en centaines de milliers d’années. Les prévisions – en 2020 – de volume de déchets de haute et moyenne activité  [3] à «  vie longue  » sont de 58 500 mètres cubes…

Une loi – dite loi Bataille – définissant les modalités de gestion des déchets a été adoptée le 30 décembre 1991. Elle proposait trois axes  : la transmutation des déchets à vie longue, le stockage en formations géologiques profondes dans des «  laboratoires souterrains  », le conditionnement des déchets de longue durée en surface.

La transmutation, sorte de Graal des ingénieurs nucléaires, était incarnée par le projet Astrid de réacteur à neutrons rapides refroidi au sodium  [4]. Mais à la fin du mois d’août, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) a annoncé qu’il cesserait à la fin de l’année 2019 ses recherches sur le prototype Astrid en raison de son coût trop élevé et d’absence de soutien politique  [5], signant ainsi la fin des projets de recyclage des déchets nucléaires.

Le stockage profond trouve lui son application dans la construction du laboratoire dit Cigéo à Bure (Meuse). Ce dernier suscite une forte opposition des populations locales. À partir de 2015, les opposant.es ont mené des opérations d’occupation, en particulier au bois Lejuc  [6]. Cette lutte est confrontée à une forte répression policière et à une multiplication des procédures judiciaires. Mais les opposant.es ne renoncent pas  !

Tous les clignotants sont au rouge…

Et pourtant  ! Annoncé le 20 juin 2019 par sa direction  [7], un projet de transformation complète découperait EDF d’une part en une filiale «  bleue  » détenue à 100 % par l’État et comprenant les activités nucléaires, les barrages hydroélectriques et le réseau de transport d’électricité (RTE) ; et d’autre part une filiale «  verte  » avec un capital ouvert au privé pour regrouper la distribution d’électricité, la branche commerce, les énergies renouvelables, la filiale consacrée aux services, et Enedis (ex-ERDF).

Comme l’écrivait Le Monde, «  Cette réforme d’ampleur, voulue par Emmanuel Macron et aujourd’hui portée par la direction de l’énergéticien, est présentée comme une solution permettant à celui-ci de faire face au défi du financement du nucléaire. Le parc français est vieillissant et nécessite plusieurs dizaines de milliards d’euros d’investissement, alors qu’EDF est plombée par une dette de 33 milliards d’euros  ».

Ce projet est conçu pour permettre d’une part la nationalisation à 100 % du nucléaire pour relancer le développement de la filière électronucléaire et d’autre part la privatisation du reste, permettant ainsi de financer celui-ci.

Coucou, revoilà les EPR !

Le 15 octobre 2019, Le Monde a soulevé un nouveau lièvre  : «  Dans une lettre envoyée au président d’Électricité de France (EDF), le 12 septembre [Elisabeth Borne et Bruno Le Maire] donnent une feuille de route précise à Jean-Bernard Lévy pour la construction de six réacteurs EPR durant les quinze prochaines années  » en contradiction avec les déclarations publiques de Macron.

La feuille de route envoyée au PDG d’EDF n’étudie qu’un seul scénario, la construction de nouveaux EPR, alors qu’en toute logique, un changement de trajectoire énergétique fondé sur le développement des énergies renouvelables et les économies d’énergie devrait être étudié en alternative.

Mais un gouvernement au service des «  riches  » pouvait-il ignorer le poids si déterminant du lobby pronucléaire au sein de la bourgeoisie française  ? Ce constat démontre le caractère stratégique de la lutte antinucléaire en France pour avancer vers une société écologique, lutte qui, pour gagner, devra être en capacité de coordonner nationalement tous les combats locaux et de prendre des initiatives centrales.

Jacques Dubart (UCL Nantes)

[1European Pressurized Water Reactor - Réacteur nucléaire européen à eau pressurisée.

[2Le Monde du 20 juin 2019

[3« La gestion des déchets nucléaires », Olivier Méplan de l’Institut de physique nucléaire d’Orsay et Alexis Nuttin, Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie de Grenoble, publication du CNRS.

[4Le projet Astrid était un projet réacteur nucléaire dit de quatrième génération à neutrons rapides. Les ancien.nes se souviendront de la lutte contre cette filière en 1977, de la mort de Vital Michalon et de l’abandon du projet Superphénix.

[5Le Monde du 30 août 2019.

[6Voir par exemple Alternative libertaire de juillet-août 2018.

[7Le Monde du 19 juin 2019.

 
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