Antipatriarcat

Discriminations : Femmes handicapées, corps féministes

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Les femmes handicapées subissent des discriminations cumulatives et intersectionnelles tant dans leurs vies professionnelles que privées. Des clichés liés à la féminité circulent sur leurs corps et leurs sexualités. Ces stéréotypes conduisent à des freins à l’embauche et dans la vie sociale. Il est temps de les déconstruire.

De l’infantilisation à la figure de la super héroïne, les femmes handicapées, plus que les valides, sont davantage renvoyées à l’image de femmes dépendantes, malheureuses, plus manipulables mais aussi plus courageuses.

Elles se doivent d’être, braves et infatigables pour exister dans l’espace public, pour ne pas susciter de la compassion voire de la pitié. Elles n’ont pas le droit de fatiguer au risque d’être reléguées au statut de femme fragile. Cette injonction au courage les empêche d’avoir une vie normale : on les déshumanise, des superhéroïnes ou des looseuses, rien entre les deux.

L’accès aux soins pour les handicapées est semé d’embuches. Comme toutes celles qui ne correspondent pas au modèle dominant, elles sont moins bien soignées, traitées avec mépris ou brutalité, discriminées ou carrément exclues du soin (une femme en situation de handicap sur trois n’est pas dépistée pour le cancer du col de l’utérus [1]).

Les femmes en situation de handicap peuvent difficilement accéder au suivi gynécologique puisque la plupart des cabinets ne sont pas équipés pour les recevoir. Lorsque les handicapées expriment leur désir de maternité, on les décourage : elles ont déjà du mal à s’occuper d’elles-mêmes alors comment pourraient-elles prendre soin d’un enfant ? Les besoins de ces « non-femmes » sont déterminés par d’autres.

Violence sociale, violence physique

L’insertion des handicapées est d’autant plus compliquée que pour la majorité d’entre elles, les traitements médicaux et/ou leur handicap ont freiné leur scolarité. Elles doivent donc souvent accepter des emplois non adaptés, physiques.

Les femmes en situation de handicap rencontrent des obstacles tant dans leurs recherches d’emploi que dans leur capacité à conserver un emploi. Nombreuses sont celles qui ne passent pas le cap de l’entretien d’embauche, pas assez « cadre dynamique » pour les entreprises.

La barrière du handicap subsiste lorsque ni le poste ni la charge de travail n’est adaptée. Elles sont aussi plus nombreuses à être à temps partiel donc précarisées [2]. Elles sont souvent considérées comme moins rentables avec un risque d’absence plus élevé. Leur évolution professionnelle est réduite et on les retrouve peu à des postes à responsabilités [3].

À la retraite, les femmes handicapées, aux carrières majoritairement morcelées, ne peuvent bénéficier que du minimum vieillesse. De fait, elles se retrouvent économiquement dépendantes de leur compagnon, les rendant ainsi plus vulnérables.

En mars 2019, l’Assemblée nationale refusait de supprimer la prise en compte des revenus du conjoint pour le calcul de l’allocation adulte handicapé (AAH). Cette prise en compte double pour certaines leur dépendance physique d’une dépendance financière, ce qui fragilise particulièrement les femmes victimes de violences conjugales.

Si on pense le corps handicapé comme non sexuel et non désiré, il est difficile d’imaginer qu’il puisse subir des violences sexuelles. Pourtant, comme les valides, les femmes handicapées subissent cette violence patriarcale [4]. Une femme aveugle ne peut ni anticiper un coup, ni décrire son agresseur. Une femme en fauteuil roulant ne peut pas s’enfuir. Une femme muette ne peut pas appeler à l’aide. Les aides ne sont pas adaptées au handicap physique. Comment bénéficier de l’appui fourni par des numéros d’urgence, lorsqu’on est violentée… et sourde ? Est-ce que les centres d’hébergement d’urgence sont adaptés aux fauteuils roulants ? Comment demander à une femme de porter plainte si elle est maltraitée par la personne dont elle a besoin pour se laver, s’habiller et manger ? Comment demander de l’aide si elle ne peut même pas sortir seule de chez elle ?

Contre-performance et asexualité

Les femmes handicapées sont niées dans leur féminité dès le début de leur existence. Leur accession à la sexualité est souvent socialement freinée. Elles sont réduites à de « simples » objets médicaux, des corps à soigner, à rééduquer. Les corps des personnes handicapées sont souvent perçus comme asexués, incapables de donner du plaisir, de vivre ou de partager une sexualité épanouissante.

Dans une société capitaliste où la performance des corps est une condition à un rapport sexuel satisfaisant, les femmes handicapées sont considérées comme incapables et refroidissent les ardeurs des hommes, voire les dégoûtent. Le maquillage est alors une façon de reprendre contrôle sur leur image mais aussi de montrer qu’elles sont désirables.

Alors que les féministes militent contre l’hyper-sexualisation des corps féminins et leurs objectivations, il existe une réelle revendication des femmes handicapées à promouvoir leur corps comme désirable et sexuel. Tout comme les valides, les femmes handicapées peuvent désirer cumuler les aventures sans lendemain, que ce soit pour connaître davantage son corps, par refus de s’engager ou par besoin d’indépendance. Considérées comme repoussantes ou désagréables, la seule réponse possible à leurs difficultés serait l’assistant⋅e sexuel·le ?

La question revient souvent dans l’actualité. Les assistantes sexuelles (majoritairement des femmes) seraient des professionnelles spécialement formées à la sexualité des handicapés afin de leur procurer du plaisir de façon tarifée. C’est une nouvelle forme, méprisante, de contrôle du corps handicapé. Un système permettant de tenir à l’écart la sexualité des personnes handicapées de la sexualité normalisée des valides, comme si seule une personne professionnelle pouvait avoir des relations sexuelles avec un handicapé.

Le 8 mars 2013, Libération choisissait de consacrer sa Une à l’« assistance sexuelle » [5] pour les handicapés. Sous le titre « Du sexe pour tous ! », une illustration montrait un handicapé au lit avec une assistante (blonde, souriante, incarnation de la douceur ce qui serait la vocation des vraies femmes), et non l’inverse : on a bien dit « Du sexe pour tous », pas « pour toutes ».

Tout comme la prostitution, le système s’adresserait d’abord aux hommes handicapés qui feraient le même raisonnement que les clients de prostitués : leurs besoins sexuels sont vitaux. Il doit y avoir un système pour les satisfaire. L’assistance sexuelle serait dès lors un système misogyne et capitaliste de marchandisation du corps.

Après la vague #metoo, à l’heure où les luttes contre le sexisme et la grossophobie remettent en cause les normes corporelles, il serait peut-être temps d’intégrer le handicap moteur à ces questionnements.

Marie (UCL Paris Nord-Est)

[1APF France handicap, « femmes en situation de handicap : stop aux stéréotypes, aux inégalités et aux violences », 8 mars 2019.

[2Selon l’APF, 57% des femmes handicapées salariées sont à temps partiel (30,2% des femmes en général).

[3Si 10% des hommes handicapés salariés sont cadres (21% des salariés en général), seulement 1% des femmes salariées le sont (14% des salariées en général). Dares analyse (en italiques), octobre 2013.

[4Dans un rapport publié en 2014, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne évaluait que 34 % des femmes handicapées avaient subi des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire, contre 19 % des femmes valides.

[5Lire aussi « The session , une véritable histoire d’assistance sexuelle », Libération, 8 mars 2013.

 
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