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Lire : Steiner, « Les En-Dehors »

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Partant de la narration de la vie de Rirette Maîtrejean, Anne Steiner nous convie à un voyage dans un temps, une époque, celle des «  en-dehors ». L’ouvrage se lit aisément et l’auteure porte un regard humain et critique sur cette aventure, pleine d’enseignements qui se fracassa puis se délita avec l’affaire des «  bandits tragiques  » (la bande à Bonnot) et la guerre de 1914-1918.

Partant de la narration de la vie de Rirette Maîtrejean, Anne Steiner nous convie à un voyage dans un temps, une époque, celle des «  en-dehors ». L’ouvrage se lit aisément et l’auteure porte un regard humain et critique sur cette aventure, pleine d’enseignements qui se fracassa puis se délita avec l’affaire des «  bandits tragiques  » (la bande à Bonnot) et la guerre de 1914-1918.

Ce périple dans les milieux anarchistes individualistes autour des années 1910 est l’occasion de côtoyer Libertad, Lorulot, Mauricius, Victor Serge... et bien d’autres, tous ces militants et toutes ces militantes libertaires aux parcours sociaux tortueux et tourmentés. Anne Steiner effleure habilement la théorie anarchiste individualiste car tel n’est pas le propos de son livre. Elle décrit l’atmosphère d’alors, faite d’entraide, d’écoute, de compromission et parfois de sentiments moins nobles.

Mais le livre est avant tout la narration de la vie de Rirette Maîtrejean. Elle fut avec Victor Serge, la directrice du journalL’Anarchiequ’elle reprit après le décès de Libertad et l’intermède de Mauricius.

Causeries populaires et amour libre

Une vie consacrée à la reconnaissance des femmes dans ce milieu, pourtant censé être ouvert d’esprit mais parfois bien mesquin et machiste. Les femmes du milieuindividualiste étaient étrangères aux revendications des féministes de leur temps sur le droit de vote, elles prônaient l’abstention. Elles ne s’impliquaient pas dans le mouvement syndical mais militaient pour les méthodes de contraception et l’avortement.

Au fil des pages, on découvre ce monde des Causeries populaires, de l’amour libre, des végétariens et végétariennes. L’auteure aborde avec sensibilité les questions de la sexualité dans ce milieu ouvert, les contradictions qui naissent à ce sujet, mais aussi ses forts sentiments de camaraderie, cette loi de l’hospitalité et de l’entraide qui entraînera plus d’un et plus d’une à la prison, au bagne et à l’échafaud. Pages merveilleuses mais aussi sordides... Le dénouement n’est pas toujours à la hauteur des espoirs portés.

Ce monde ne se révéla pas si avenant qu’il n’en eut l’air. En témoignent les tensions entre Rirette et certains individualistes qui ne lui pardonnèrent pas ses « Mémoires  ».

Les désaccords profonds entre le compagnon et mari de Rirette, Victor Serge et Lorulot se creuseront encore plus après l’affaire Bonnot et la mise en question de la stratégie de l’illégalisme par Victor Serge.

Quand Victor Serge renie l’illégalisme

Ce dernier connaîtra la prison, cinq longues années, assorties d’une interdiction du territoire de la même durée. Il ne sortira qu’en pleine guerre mondiale, demandera à rejoindre le front dans les unités russes, partira finalement en Espagne. Il reprochera aux anarchistes individualistes leur non-engagement pour la Révolution russe. Il ralliera la Russie en pleine révolution. Il aura des responsabilités dans le Parti communiste russe qu’il quittera, sera à nouveau emprisonné puis il gagnera le Mexique pour y mourir.

Durant tout ce temps, Rirette lui gardera son amitié bien qu’ils ne fussent plus ensemble. Elle restera en contact avec Louis Lecoin, May Picqueray et quelques autres. Rirette décédera en 1968 alors que les idées qu’elle avait défendues à 20 ans, ressurgissaient.

Dominique Sureau (UCL Angers)

  • Anne Steiner, Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Époque » L’Échappée, deuxième édition, 2019, 288 pages, 19 euros
 
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