Commune internationaliste du Rojava : « Un exemple concret de changement radical, au cœur du chaos mondial »

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Initiée en 2017, la Commune internationaliste du Rojava (CIR) est un collectif auto-organisé basé à l’Académie internationaliste Sehid Helîn Qerecox à Derîk, au Kurdistan syrien.

Elle y organise des formations sur la société, l’histoire de la révolution, des débats politiques et des cours de langue. Les volontaires internationaux qu’elle accueille – pour la plupart occidentaux, de différentes sensibilités politiques – viennent aider concrètement la révolution. Elle a notamment initié le projet écologiste Make Rojava Green Again (lire AL de juin 2018) et la campagne de solidarité RiseUp4Rojava. Les camarades ont répondu aux questions d’Alternative libertaire.

Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne la CIR ?

Selon un modèle issu du confédéralisme démocratique, avec une séparation genrée et une administration. La cellule de base est la commune, 5-6 personnes, avec une assemblée de coordination des communes chaque semaine, et une plénière tous les 2 mois environ avec tous les membres de la CIR. On y discute des évolutions de la CIR, passées et à venir, et du rôle de l’internationalisme.

Et l’implantation en Syrie ?

En 2017 l’idée d’avoir un lieu de rencontre et de formation des internationalistes s’est concrétisée. Il a fallu, avec l’administration, trouver un lieu, construire les bâtiments… Ça a pris environ un an, avec une première formation mi-2018. Des membres de la CIR se trouvent régulièrement en Europe pour faire des présentations mais aucun lieu ou structure pérenne n’est directement connecté à la CIR en dehors du Rojava.

Comment avez-vous vu la situation évoluer en Syrie ?

La révolution du Rojava, initiée par le mouvement de libération kurde, a apporté un début de solution aux conflits de la zone, et plus globalement du Moyen-Orient, depuis le début de l’ingérence des impérialistes. Le modèle confédéraliste mis en œuvre pourrait très bien convenir compte tenu du caractère multi-ethnique et multiconfessionnel du Moyen-Orient. Cette solution arrive à point nommé pour défaire une situation au cœur des conflits d’intérêts mondiaux.

La guerre civile syrienne est une guerre par procuration, avec les influences du monde entier s’exprimant via leur soutien à telle ou telle force locale. À travers la Turquie c’est l’OTAN qui se fait soutien des développements théo-fascistes dans la région, pour générer un chaos qui permet de maintenir le pétro-business, mais aussi créer un ennemi à l’échelle internationale, et ainsi maintenir ses propres populations sous contrôle. Le lien entre Daech et la Turquie n’est plus à démontrer, et la dénonciation du soutien à l’armement turc par les États et capitaux occidentaux est une nécessité. Le régime al-Assad est la marionnette des intérêts russes et de la bourgeoisie locale.

Les développements passés ont confirmé cette lecture d’une guerre des ingérences mondiales qui, mise dans le contexte des guerres précédentes au Moyen-Orient, montre que l’on est ici au cœur d’une Troisième Guerre mondiale. Une guerre États-Unis-Iran se prépare, par la fragilisation des frontières de l’Iran et la multiplication des bases de l’OTAN dans la région. Et le sempiternel conflit USA-Russie. Toute tentative visant à apporter paix et autodétermination aux peuples du Moyen-Orient se voit menacée et les forces révolutionnaires kurdes sont prises pour cible car détentrices d’une solution qui libérerait la région des impérialismes.

Le développement des coopératives, notamment de femmes, est un des aspects les plus innovants de l’économie, permettant à des personnes qui n’y avaient pas accès d’être maîtresses de leur outil de travail et de leurs revenus. Le processus va jusqu’à une municipalisation de l’économie, avec une gestion planifiée des ressources et de la production à l’échelle de la commune locale. Les structures autonomes de femmes sont certainement le changement le plus radical dans la région.

L’implantation de maisons des femmes, le développement de la jineoloji (« science des femmes »), sont des apports importants aux luttes de libération. La prise en compte de l’écologie dans un contexte de guerre et après la destruction des modes de vie écologiques traditionnels, relève de l’exploit. Par-dessus tout, c’est le rapport à l’autre qui se trouve changé, les relations sociales connaissant une révolution majeure où chacun·e est un·e heval (« camarade et ami·e »), avec qui l’on peut se retrouver à vivre, travailler, uni.es dans la révolution.

Et comment voyez-vous la situation actuelle ?

Si la révolution a dépassé la seule libération du peuple kurde, elle reste déterminée par la « question kurde », notamment vis-à-vis des conflits qui lui sont imposés par l’État turc qui a envahi le canton d’Afrîn en 2018 et menace désormais d’envahir le reste du Rojava. La Turquie vient d’entrer plus amplement au Bashur (Kurdistan irakien) en vue d’affronter la guérilla des montagnes du Qandil, cœur de la révolution. Tout récemment, l’État turc a remplacé les maires d’Amed (Diyarbakır), Wan et Mêrdîn, démocratiquement élus, par ses pions, issus de l’alliance fasciste AKP-MHP au pouvoir.

En Syrie, si Daech est officiellement vaincu, son idéologie est toujours présente, des cellules sont constamment découvertes, et des attentats continuent de se produire. Le régime al-Assad perd du terrain et abandonne des zones dont la légitimité revient de fait à l’administration autonome, mais il n’en est pas un allié, les deux systèmes coexistent en tension permanente. Assad, Erdogan et Poutine luttent toujours pour obtenir la mainmise sur le canton d’Idlib, sans parvenir à un accord et sans considération pour les populations locales.

La révolution a besoin d’assurer ses appuis. Dans le cadre de l’internationalisme, cela signifie renforcer et concrétiser la solidarité. Informer la communauté internationale sur les agissements de leurs États et sur la collaboration de leurs entreprises en lien avec ce qu’il se passe ici. Comme disait la révolutionnaire Sehid Andrea Wolff, militante allemande combattante au Kurdistan, exécutée en 1998 par l’armée turque : « J’aimerais qu’il y ait des mouvements dans les métropoles qui attaquent cette guerre, la rendent impossible. Qui en coupent juste l’approvisionnement ».

On peut donc dire que la révolution au Rojava est un espoir pour l’avenir ?

Elle est porteuse d’un idéal socialiste libertaire, qui détonne avec la montée du fascisme dans le monde. C’est un exemple de société qui prend en charge la question de l’oppression des femmes par les hommes, à une époque où les scandales sexuels sont révélés au plus haut niveau de la géopolitique internationale et où le sexisme ordinaire tue en silence.

Face à la destruction écologique, le Rojava propose de résoudre le problème à sa source : abolir la domination des humains par les humains. Une approche à long terme, et sociétale, qui correspond à l’ampleur des dégâts, et qui prend sens quand on voit l’absence de volonté face au changement climatique de la part du système étatique. La société du Rojava est pleine de contradictions, qu’elle assume, comme toute révolution, mais elle n’en est pas moins un exemple concret de changement radical, au cœur du chaos mondial.

Parlez-nous de la campagne Rise Up For Rojava…

RiseUp4Rojava est une campagne internationale de soutien à la révolution du Rojava qui appelle à l’action contre la Turquie et ses collaborateurs internationaux, États et capitaux. Lancée par la CIR au moment des menaces d’invasion du Rojava en décembre 2018 elle s’est développée et a gagné en profondeur en publiant les noms des entreprises collaboratrices avec l’armée turque. Les armes utilisées ici sont fabriquées en France, en Allemagne. Ce sont les pays de l’OTAN qui valident ou invalident les actions de l’Etat turc, les révolutionnaires occidentaux ont donc un rôle à jouer dans cette révolution.

On peut aussi espérer qu’un soulèvement majeur au Bakur, Kurdistan du Nord (en Turquie), change la donne mais il faut que les gens se sentent soutenus par la communauté internationale. Nous continuons donc les campagnes RiseUp4Rojava et Make Rojava Green Again, pour organiser un front antifasciste international et des actions de solidarité écologiste. Nous développerons notre académie et le lien avec les autres structures, en diversifiant et actualisant les actions réalisables ici par des internationalistes.

C’est une véritable coordination internationale d’organisations politiques, qui mènent à la fois des actions d’information et des actions coup de poing contre l’État turc et ses soutiens : manifestations face aux menaces d’invasion de l’État turc, campagnes d’affichage. Les réseaux se sont aussi préparés pour des actions majeures le jour de l’invasion, qu’on a appelé le jour X. Cet appel est toujours actif. Des dizaines d’actions et de manifestations ont eu lieu lors des premières journées internationales d’action (6 et 7 septembre).

Et Make Rojava Green Again, où en est cette campagne ?

Un livre a été écrit, faisant part des réflexions idéologiques de la révolution autour de l’écologie et exposant la situation écologique au Rojava. Différents projets écologiques sont portés, l’un, majeur, est une pépinière pour la réserve naturelle d’Hayaka. Pour plusieurs de nos projets, les menaces turques ont interrompu nos cycles de travail, jusqu’à endommager des sites de projets envisagés. On voit toute la difficulté à mener à bien des projets écologiques dans un contexte de guerre.

La campagne collabore avec le Croissant-Rouge kurde pour apporter un soutien aux agricultrices et agriculteurs ayant perdu leurs récoltes en juin-juillet suite aux incendies criminels de l’État turc et de ses supplétifs djihadistes.

Comment peut-on soutenir la CIR au-delà de ces campagnes ?

Il est possible de soutenir la Commune en nous rejoignant au Rojava, en nous faisant un don ou tout simplement en commençant à vous organiser politiquement chez vous. Toute aide, ici ou depuis l’Europe, est la bienvenue, nous avons toujours besoin de traducteurs et de traductrices, de contacts médias/presse, de militant.es prêt.es à afficher, et plus encore.

Propos recuillis par Ed (UCL Hautes-Alpes)

 
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