Julien Huard : « La CNT-SO, un outil dans la lutte des classes »

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La CNT-Solidarité ouvrière est née en 2012 d’une scission de la CNT française. Elle s’est fait remarquer, ces derniers mois, en animant des luttes dans les ­secteurs les plus précaires du prolétariat. Julien Huard, son secrétaire confédéral à la communication, a répondu aux questions d’Alternative libertaire.

AL : En 2012, vous avez fondé la CNT-SO, quelles étaient alors vos motivations ?

C’est une question à laquelle nous avons perdu l’habitude de répondre (rires). L’immense majorité de nos adhérentes et adhérents n’ont pas connu cette époque. Mais, pour résumer : la CNT-F manquait d’une orien­tation fédératrice claire, et d’un projet de développement syn­dical commun. Des crispations idéologiques et une vision fantasmée de l’autogestion entravaient la tactique de certaines structures, notamment le choix du Syndicat du nettoyage de rémunérer des permanent·es.

Et aujourd’hui, quelle est votre implantation ?

Initialement, la CNT-SO a été créée par des noyaux militants de la région parisienne, de Lyon et de Perpignan. Aujourd’hui, elle est surtout active sur l’axe Paris-Lyon-Méditerranée, avec quelques implantations sur d’autres villes – notamment dans le Poitou. Nous sommes principalement implanté·es dans les secteurs ouvriers les plus précaires, en premier lieu dans le ­nettoyage, mais aussi dans la ­restauration et l’hôtellerie, le BTP, le commerce. Nous sommes aussi présents dans les transports, l’éducation, la cul­ture, le secteur santé-social, les services à la personne et quelques établissements industriels... De manière générale, plus le syndicat se fait connaître et plus nous sommes sollicité·es dans des secteurs professionnels ou géographiques variés.

Quelle stratégie avez-vous adoptée pour dynamiser votre syndicat et le mettre en adéquation avec votre projet syndicaliste révolutionnaire ?

La définition d’un projet de développement syndical commun, avec des tactiques de travail sur le terrain, aura été notre préoccupation première, et nous déroulons encore ce « programme ». Nous avons choisi de travailler sur les secteurs professionnels les plus précarisés, où la présence syndicale est très faible. Cela a pu donner de bons résultats. Je pense par exemple aux syndicats du nettoyage en Rhône-Alpes ou en Paca, que nous avons créés en partant de zéro, et qui sont aujourd’hui des outils de lutte très dynamiques.

Il faut s’appuyer sur des tournées de terrain méthodiques, en ciblant des catégories de salarié·es ou d’entreprises. Sur une période, nous faisons par exemple le tour de tous les hôtels d’une zone donnée pour rencontrer les femmes de chambre sous-traitées... À chaque fois avec du matériel simple à distribuer, des cartes de visite et des tracts spécifiques avec des points d’accroche pour rentrer en discussion. Ça va être une grille de salaire, des points de droit du travail qui coincent, des revendications de base... En somme, rien d’extra­ordinaire, mais on se rend compte que peu de syndicats font ce taf, et qu’il y a une attente énorme des salarié·es. Les retours sont bons : du simple rendez-vous juridique individuel jusqu’à la constitution d’une équipe syndicale sur un site.

Dès le début, nous avons fait le choix de rémunérer certaines tâches techniques afin d’assurer une efficacité qui nous semblait hors d’atteinte avec un modèle 100 % bénévole. Il s’agit de militantes et militants salarié·es sur fonds propres, pas de militant·es déchargé·es par des entreprises ou des administrations. Et ils et elles n’ont pas de mandats internes « politiques »...

Si on fait un bilan, c’est là où on a mis en place ce modèle mixte bénévoles + salarié·es que ça fonctionne le mieux. Ça nous permet de tenir des permanences quotidiennes, d’assurer une assistance juridique, de faire des tournées pendant les horaires de boulot, d’appuyer une permanence en cas de lutte...

Le juridique occupe une place particulière, et le fait de salarier nos propres juristes n’est pas anodin. Aujourd’hui la plupart des syndicats travaillent plutôt avec des avocates ou des avocats. Nos juristes ont les compétences en droit pour conseiller les salarié·es qui viennent voir la CNT-SO, monter une défense...

C’est une base essentielle pour un outil syndical crédible si on l’articule avec le travail de développement militant et une perspective de lutte. Du coup, il y a toujours la volonté d’expliquer que le souci individuel peut aussi être une question collective, qu’il y a les procédures mais aussi le rapport de force... Dans cette logique, être juriste à la CNT-SO c’est autant monter un dossier prud’hommal qu’accompagner une grève pendant des semaines. Pour compléter le dispositif, la formation militante est très importante, surtout avec une masse de néo-syndiqué·es sans expérience syndicale ni politique. C’est un travail le plus souvent invisible, mais dont nous sommes fier·es.

Peux tu revenir sur les dernières luttes que la CNT-SO a menées ?

Depuis 2012, nous avons animé plusieurs dizaines de mouvements de grève et débrayages, principalement dans le nettoyage, dans la sous-traitance hôtelière à Paris et à Marseille, dans le métro ou une clinique à Lyon...

On a pu aussi mener des luttes dans d’autres secteurs : mouvement de deux semaines dans les bus de Menton en janvier 2019, action contre la fermeture d’une crèche à Marseille en juillet 2018... Ça va de l’escarmouche à des conflits pouvant durer plusieurs mois, comme à OMS en 2015-2016, à l’Holiday Inn de Clichy en 2017-2018 ou la grève au NH Marseille qui a duré plus de cinq mois.

Les résultats sont très positifs avec des conquêtes comme le 13e mois dans le nettoyage, une amélioration des conditions de travail, le respect imposé à des petits chefs qui doivent enfin reculer. On a même obtenu une avancée structurelle, avec la fin de la sous-traitance à l’Holiday Inn Clichy. Signe de la portée de ces luttes, dans la sous-traitance hôtelière – où nous « grèvons » régulièrement avec la CGT-HPE –, le gouvernement a dû se positionner publiquement via Marlène Schiappa cet été.

Je pense que nos modes d’interventions, assez iconoclastes, détonnent dans un milieu syn­dical très encroûté et déroutent les patrons : piquets de grève ­festifs, occupations, médiatisation, accompagnement juridique, solidarité interpro... Dans nos actions, on croise des totos, des «  insoumis  », des féministes, des anars, des cégétistes ou des sudistes. On est un peu à la croisée d’une culture syndicale de lutte à l’ancienne et de formes d’activisme plus récentes.

Nous avons conscience que cela reste modeste. Nous n’avons pas les forces pour peser sur des problématiques générales. En revanche, le syndicalisme étant largement à refonder, nous pensons que c’est en multipliant ces petites structurations que nous construirons une alternative syndicale de classe. Notre cap c’est la création d’un outil syndical de combat, un outil révolutionnaire dans une lutte des classes de plus en plus féroce...

Propos recueillis par Jérémie Berthuin (UCL Gard)

 
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