La critique cinéma de Cluny : « Dans ses yeux »

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Quand il part à la retraite après sa carrière au Tribunal de Buenos Aires, Benjamin Exposito décide d’écrire un roman sur une affaire sur laquelle il avait enquêté 25 ans plus tôt, le meurtre et le viol d’une jeune institutrice. Ce travail d’écriture l’amène à revenir sur cette affaire qui avait été classée pour des raisons politiques, mais aussi sur sa relation avec sa brillante chef de service, celle avec son collègue alcoolique et dévoué, et celle avec le mari inconsolable de la victime.

C’est guidé par la curiosité que je suis allé voir ce polar primé aux Oscars : que vaut donc ce film que les jurés de l’Academy ont préféré au Ruban Blanc et à Un Prophète ?

Dans ses Yeux ne pointe pas dans le même registre que les deux lauréats de Cannes, ayant apparemment moins d’ambition que la description par Haneke de la genèse de nazisme, ou que celle de la construction d’un caïd dans l’univers carcéral par Audiard. Il se présente à la fois comme une enquête sur un cold case et comme l’exorcisme des occasions manquées d’un homme qui part en retraite.

Il n’est finalement pas étonnant que Dans ses Yeux ait plu aux professionnels de la profession à Hollywood car, tout en étant très argentin, il possède des qualités d’efficacité très américaines, ce qui s’explique par les nombreuses années passées par Juan Jose Campanella à réaliser des épisodes pour des séries haut de gamme comme House ou 30 Rock. Son film est très habilement construit, avec un patchwork de souvenirs enfouis, de morceaux du roman que Benjamin tente d’écrire et d’éléments de l’enquête contemporaine.

La difficulté que Benjamin rencontre à mettre sur le papier les épisodes d’une enquête vieille de 30 ans, la confrontation de ses souvenirs à ceux d’Irene, tout cela donne l’impression d’une mémoire recomposée comme on en trouve dans les romans de Kazuo Ishiguro, où on ne sait plus trop ce qui est véridique et ce qui a été déformé par le remord ou les regrets. A cette atmosphère crépusculaire symbolique du moment où Benjamin fait le bilan de sa vie, s’ajoute la pesanteur de la période de la fin du péronisme, juste avant le coup d’état des généraux, et l’ambiance à la Borges de ce tribunal à l’architecture imposante, où les commis croulent sous des piles de documents, et où des bureaucrates aux titres ronflants confondent Harvard et Cornell.

L’habilité de la construction, avec des fausses pistes, des indices laissés ça où là et des éléments récurrents qui ne prennent leur sens qu’à la fin (la lettre A manquante sur la machine à écrire) est en permanence sur le fil du couteau, entre élégance subtile et ostentation superflue. La réalisation possède ces mêmes qualités, à l’image de ce plan séquence qui part du ciel pour survoler le stade du Racing à Avellaneda, et plonger parmi les barrabravas pour retrouver Benjamin qui se lance à la poursuite d’un suspect. Rien que pour ce plan, digne de celui qui ouvre Snake Eyes, cela vaut le coup d’aller voir Dans ses yeux.

Pour éviter un climat trop pesant, Campanella introduit le contrepoint du personnage de Sandoval, l’acolyte alcoolique de Benjamin, gaffeur et fidèle. La faiblesse de l’histoire réside peut-être dans la non-histoire d’amour entre Benjamin et Irene, à la fois peu crédible et déjà-vue. Ricardo Darin, meilleur que dans El Aura, incarne avec une langueur douloureuse ce personnage d’enquêteur balloté entre les compromissions de sa hiérarchie et les remords de ses erreurs.

Un poil trop long, parfois maladroit dans le passage entre deux registres, Dans ses yeux n’en constitue pas moins un film très abouti, représentatif de la vitalité d’un cinéma argentin capable de damner le pion à Un Prophète, Le Ruban Blanc, mais aussi à l’excellent Ajami ; il bénéficie surtout de la capacité de son réalisateur à jouer habilement des codes du cinéma hollywoodien qu’il a appris à utiliser depuis des années.

  • Dans ses yeux, de Juan Jose Campanella, avec Ricardo Darin, Soledad Villamin, 129 minutes, 2010.

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