À contre courant : Ne vous trompez pas de cible !

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Chaque mois, le mensuel Alternative libertaire reproduit l’édito de la revue alsacienne À Contre Courant, qui de son côté reproduit l’édito d’AL. Pour contacter ces camarades : ACC, BP 2123, 68060 Mulhouse Cedex.


Le Suicide, publié par Emile Durkheim en 1897, passe à juste titre pour un classique de la littérature sociologique. Durkheim y démontre en effet que ce qui passe encore couramment pour un acte purement individuel, relevant de l’intimité du sujet dans sa composante la plus irrationnelle, constitue un fait social au sens plein. Cela l’amène notamment à envisager que le suicide est la manifestation d’états pathologiques non pas tant de l’individu que du lien social, dans sa double dimension d’intégration et de réglementation. Ainsi est-il conduit à distinguer quatre types de suicide, dont l’un, qu’il appelle fataliste, dû à un excès de réglementation et de contrôle social qui ne laisse plus à l’individu d’autre échappatoire que la mort. Mais, pensant que ce type de suicide était devenu marginal dans les sociétés occidentales contemporaines, Durkheim n’en avait pas mené l’étude.

Il semblerait qu’il se soit trompé au moins sur ce point, à en juger par l’allongement constant de la série des suicides de salarié-e-s sur leur travail au cours de ces dernières années. France Telecom, après Peugeot et Renault, parmi d’autres entreprises moins visibles, vient en effet de montrer que, dès qu’elle est soumise à la logique implacable de la valorisation du capital, une entreprise se transforme inéluctablement en une machine à broyer les salarié-e-s non seulement physiquement mais encore et de plus en plus psychologiquement. Le mécanisme en est bien connu, qui consiste à gérer le personnel par la peur (du chômage) et le stress (la multiplication et le durcissement des exigences en matière de productivité et de qualité) – en un mot, précisément, un niveau de plus en plus élevé de réglementation et de contrôle au sein des tâches productives, y compris dans leurs implications émotionnelles les plus profondes, développant chez les salarié-e-s insomnies, recours aux anxiolytiques et aux drogues divers, maladies par somatisation, démission et, en définitive, suicide. Sous le couvert et les couleurs du management par objectifs, l’entreprise capitaliste est en train de se transformer en une institution totalitaire qui, pour extorquer sans cesse plus de travail, cherche à s’approprier (en la réglementant) de plus en plus non seulement l’activité mais encore l’intimité de ses salariés, créant ainsi une situation propre à générer des suicides fatalistes.

Dans ces conditions, il faut souhaiter que certains de ses salariés trouvent la lucidité et le courage pour retourner contre leurs auteurs et agents la violence dont ils sont actuellement les victimes. Car ce n’est que lorsque quelques « petits chefs », DRH ou autres responsables de service ou d’établissement auront commencé à payer, sur leur propre personne, le prix fort de la maltraitance de leurs soi-disant « collaborateurs » et que cette réplique salutaire aura, elle aussi, fait « contagion » parmi les salarié-e-s que ceux-ci pourront espérer connaître d’autres conditions de travail.

 
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