Homonationalisme : Le nationalisme pour tous

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En 2007, Jasbir Puar conceptualise l’homonationalisme. Ce discours prétend que le progressisme LGBT (Lesbienne, Gay, Bi et Trans) serait états-unien face au « retard » des musulmans. En Europe et notamment en France, un discours similaire commence à se faire entendre depuis une dizaine d’années.

Le nationalisme sexuel est ce processus par lequel des élites usent de catégories genrées pour fabriquer le mythe national. La construction d’un Nous Européen tendant vers une plus grande liberté de mœurs utilise aussi des catégories de genre et de sexualité. Pour comprendre l’histoire du nationalisme, il faut penser ensemble l’histoire de la France comme métropole et comme puissance coloniale.

L’idéal masculin européen du XIXe siècle est lié au nationalisme. Les nations européennes incarnent l’idéal viril et la métaphore hétérosexuelle sert à penser la colonisation avec un pôle actif et un passif  : l’Europe est un corps viril, l’Afrique est une terre à pénétrer. Des descriptions racialisées mettent en jeu le genre et la sexualité : indistinction des caractères sexuels chez les Africains, analysé comme signe d’infériorité (hommes et femmes aussi peu poilu-e-s, femmes agressives aux organes génitaux trop grands), sexualité débridée qui les rapproche des animaux, hétérosexualité animale africaine contre hétérosexualité conjugale européenne.

Imaginaire colonial

L’Europe du XIXe siècle nie l’homosexualité en Afrique : les Africains et Africaines, êtres de nature mûs par l’instinct ne peuvent être qu’hétérosexuels. Les Européens et Européennes normaux ont accédé à la civilisation qui moralise la sexualité. Quand la civilisation dévie, des Européens et des Européennes anormaux, civilisés mais pervertis, apparaissent : les homosexuels. Ces déviants de l’intérieur doivent être soignés.

Depuis les années 1970, on assiste à un mouvement de politisation et de plus grande visibilité des organisations LGBT. Visibilité encore asymétrique (les lesbiennes le sont moins) touchant les classes moyennes blanches, cultivées, urbaines. Il devient moins légitime de dénoncer ouvertement l’homosexualité et le langage homophobe se masque. Dès lors, le discours ancien sur l’absence d’homosexuels en Afrique se renouvelle : il n’y a pas d’homos en Afrique parce qu’il y a trop d’homophobie. La civilisation européenne étant quant à elle culturellement homophile !

Ayatollahs de l’intérieur

Aujourd’hui, contrairement au XIXe siècle, l’Autre, non-occidental, non-blanc, n’est plus seulement chez lui, il est aussi chez nous. L’homonationalisme sert précisément à cette stratégie de défense de son fief  : on impose aux migrants vers l’Europe de véritables tests de civilisation dans lesquels la question homosexuelle double la question féminine. En France en 2011, l’affiche bleu-blanc-rouge du centre LGBT pour la Marche des Fiertés sur laquelle figure un coq avec le slogan «  En 2011 je marche, en 2012 je vote  » fait polémique. Les Lesbiennes of Color et les Homosexuels Musulmans de France réagissent. La présidente du centre LGBT réplique par une lettre intitulée « Les Ayatollahs de l’Intérieur », taxant de communautarisme les personnes qui dénoncent le racisme de cette affiche et qui selon elle, méprisent l’idéal républicain. Les Lesbiennes of Color incriminent alors l’ethnocentrisme des luttes gays dans le texte « Ni coq gaulois, ni poule pondeuse ».

La criminalisation de l’homosexualité devient une préoccupation des instances internationales lorsqu’il s’agit de pointer des pays non occidentaux. Les mauvais élèves du «  progrès  » sont montrés du doigt au nom des droits des homosexuels.

Une rhétorique opposant les luttes contre les oppressions sexuelles aux luttes antiracistes se développe. Elles sont envisagées comme concurrentes voire incompatibles. Le refus de l’homophobie est instrumentalisé en tant que valeur occidentale, servant de critère de référence à la « bonne intégration » des descendants de colonisé-e-s, et toute tentative de dénonciation politique de ce mécanisme reste encore inaudible et disqualifiée.

Gisèle (Commission antiraciste)

 
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