Lire : Leonardo Padura Fuentes, « L’homme qui aimait les chiens »

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Quel est cet homme mystérieux qui promène ces deux barzoïs sur la plage de Santa Maria del Mar ?

Cette question que se pose inlassablement Ivan n’est pas le prétexte d’une tirade sur la passion pour les canidés mais le point de départ d’une histoire sur l’Histoire magistralement mise en scène dans L’Homme qui aimait les chiens, pavé de 750 pages. Dans un style à la fois sobre et puissant, Léonardo Padura retrace le parcours de Ramon Mercader, agent de Moscou qui a assassiné Trotski, de son engagement dans la guerre d’Espagne jusqu’au dénouement fatal à Mexico en 1940 et même ultérieurement. Le récit nous emmène dans les coulisses, abyssales, effrayantes et passionnantes, de l’Histoire du XXe siècle qui est ici romancée mais richement inspirée de faits et de personnes réels. Divisé en trois axes narratifs et temporels, ce livre nous invite à suivre parallèlement trois personnages  : Ivan, vétérinaire cubain désabusé, des années 70 au début des années 2000 ; Trotski, de son expulsion d’URSS jusqu’à son assassinat ; et Ramon Mercader. Jusqu’à ce que le destin des deux premiers croise, tragiquement, l’homme au piolet.

Plus qu’un roman historique, L’Homme qui aimait les chiens se lit comme un passionnant thriller – bien que l’on en connaisse la fin dès le début – où l’on suit pas à pas la mise en place de la mécanique mortelle et implacable destinée à supprimer l’ex-chef de l’Armée Rouge. Mais ce livre constitue avant tout une intense réflexion politique sur la dégénérescence totalitaire de l’URSS. Entre les crimes commis par les services secrets soviétiques de par le monde, les purges politiques lors des innombrables procès de Moscou et la situation cubaine contemporaine, les échos à la dérive stalinienne sont multiples, éreintants, quasi étouffants. A l’aide d’une écriture riche et profonde, l’auteur raconte la force destructrice du mensonge idéologique et sa capacité à travestir la plus grande utopie humaine de l’Histoire moderne qu’a porté la glorieuse Révolution des Soviets. Cette entrée dans les abimes de l’Histoire nous fait ressentir avec effroi quelles ont été les terribles conséquences de la prise de pouvoir de Staline, que ce soit à l’époque des faits ou encore aujourd’hui. Les passages sur les manœuvres obscures des communistes lors de la Guerre et de la Révolution espagnole sont à ce titre extrêmement éclairants.

Mais l’auteur n’est pas pour autant tendre avec Trotski et ses affidés. Car tout au long du récit se pose en filigrane cette question lancinante : la dérive stalinienne n’était-elle pas inscrite dans les gènes autoritaires du pouvoir bolchevik ? C’est à cette interrogation toute rhétorique que tente de répondre le communisme libertaire.

JR (AL Alsace)

Leonardo Padura Fuentes, L’homme qui aimait les chiens, Métailié, 2011, 670 p., 13,30 euros

 
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