1804-1825

Dossier Révolution haïtienne, épilogue : Face à l’impérialisme, défier ou concilier ?

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Fin décembre 1803, l’indépendance était gagnée. Restait à relever deux défis  : assurer la survie de la « première république noire » face aux menaces de revanche ; répondre aux aspirations d’un peuple qui certes était prêt à défendre sa révolution, mais voulait aussi goûter à la liberté acquise.

Durant les vingt premières années de l’indépendance, la nouvelle classe dirigeante, issue de l’armée, oscilla entre deux tendances. Soit un capitalisme d’État, nationaliste et militariste, qui maintiendrait l’économie de plantation ; ce fut la ligne de Dessalines puis de Christophe. Soit un capitalisme libéral, qui privatiserait les terres au bénéfice des paysans et de la bourgeoisie, et normaliserait ses relations avec l’ancienne métropole ; ce fut la ligne de Pétion, puis de Boyer.

L’île citadelle

De 1804 à 1806, sous la férule de Dessalines, Haïti fut une nation en armes, se préparant fiévreusement à une éventuelle nouvelle agression. Comme le stipulait la Constitution de 1805 : « Au premier coup de canon d’alarme, les villes disparaissent et la nation est debout. » On rebâtit donc les cités côtières, la torche à portée de la main ; on érigea dans les montages un dense réseau de forteresses, parfois démesurées, équipées de centaines de canons ; on maintint sur pied une armée de 60.000  [1] ; on renforça le « caporalisme agraire » sur les plantations, massivement étatisées ; on chercha la neutralité états-unienne et anglaise en promettant qu’Haïti ne ferait pas de « prosélytisme » anti-esclavagiste [2]. Enfin, on délimita la nation haïtienne par le glaive, en un « dernier acte d’autorité nationale » [3].

De 1804 à 1820, 20.000 ouvrières et ouvriers érigèrent la gigantesque citadelle Laferrière, puis, à proximité, le palais Sans-souci, demeure du roi Christophe.
Tableau d’Ulrick Jean-Pierre (1993)

L’extermination des « Blancs français »

La révolution et la guerre d’indépendance avait engendré une conscience nationale haïtienne, unissant les « races » jaune (mulâtre) et noire, à l’exclusion de la minorité blanche, compromise par son soutien à l’expédition Leclerc. À cette époque, il ne restait plus que quelques centaines de familles blanches à Haïti, soit qu’elles n’aient pas eu les moyens de fuir, soit qu’elles aient choisi de rester, rassurées par les promesses de non-représailles.

Henry Christophe (1767-1820)
Cet ancien esclave est un des principaux généraux de Toussaint Louverture. Après l’indépendance, il se taillera un État au nord du pays et se fera couronner roi.

Cependant, l’état-major songeait à une solution plus définitive pour cet « ennemi de l’intérieur » : soit la déportation, soit l’extermination. La seconde option l’emporta. Elle fut supervisée par Dessalines en personne, de février à avril 1804, pour veiller à ce que les officiers locaux, même les plus réticents, mettent en œuvre le massacre. « Je veux que le crime soit national, dira-t-il, que chacun trempe sa main dans le sang [...]. Que m’importe le jugement de la postérité sur cette mesure que commande la politique, pourvu que je sauve mon pays. »  [4] Chaque ville, tour à tour, fut cernée par la troupe, et les soldats pénétrèrent dans les maisons pour tuer systématiquement, à la baïonnette. Sans un coup de feu, pour ne pas alerter la localité suivante. Il y eut parfois des réjouissances publiques et une participation populaire aux tueries, mais aussi des familles qui tentèrent de cacher les condamnés. Une fois que tous les hommes et enfants mâles furent tués, on délibéra, puis on décider de massacrer également les femmes et les fillettes. Il y eut au moins 3.000 morts.

Plus tard, ce massacre de civils révulsera les historiens haïtiens : « les représailles sanglantes, comme les crimes qui les provoquent, sont du domaine de la barbarie », écrira Beaubrun Ardouin, qui y verra l’ultime atrocité d’une guerre qui en avait compté bien d’autres [5].

Dessalines se couronna empereur en octobre 1804, et son autoritarisme ne tarda pas à lui aliéner à la fois la paysannerie qui trimait sous le cocomacac, la bourgeoisie qui exploitait les plantations en fermage, et certains de ses officiers supérieurs qui, comme Alexandre Pétion et Henry Christophe, le tenaient pour une brute [6]. Dès octobre 1806, le Sud était en révolte, et l’empereur fut tué dans une embuscade.

L’abandon de l’économie de plantation

Alexandre Pétion (1770-1818)
Ce général mulâtre proche d’André Rigaud fit beaucoup pour unifier la résistance aux Français en 1802-1803. Président après la chute de Dessalines, il incarne la « normalisation » de la révolution.

Les tombeurs de Dessalines, cependant, ne purent s’entendre. La république, restaurée en 1807, fut rapidement morcelée entre Pétion, au sud, et Christophe, au nord. Pétion, qui incarnait le retour du « parti mulâtre », plutôt libéral, concéda à la paysannerie la fin du caporalisme agraire et des grandes plantations honnies. Les terres furent vendues à prix modique aux cultivatrices et cultivateurs, qui y vécurent comme ils l’entendaient. La production de sucre et de coton chuta, le café devenant la seule culture d’exportation.

A contrario, Christophe, législateur et bâtisseur inlassable, prolongea Dessalines, et fit trimer le prolétariat noir comme jamais : sur les plantations de canne à sucre, sur les chantiers de ses forteresses et de son palais. Couronné roi en 1811, alors que la révolte grondait déjà, il se suicida en 1820, acculé par une révolution.

Son royaume du Nord réintégra alors la République haïtienne, désormais présidée par le successeur de Pétion, le général Jean-Pierre Boyer. En 1822, il annexa l’Est hispanophone de l’île, qui depuis 1809 avait repris son autonomie sous l’égide des anciens colons, puis s’était placé sous la protection de l’impérialisme espagnol. Haïti resta unifié jusqu’en 1844, date à laquelle l’Est gagna définitivement son indépendance sous le nom de République dominicaine.

À cette date, la génération des révolutionnaires de 1791-1803 était éteinte. Et la Révolution haïtienne devenait un fascinant objet d’Histoire.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


LE SCANDALE DE LA «  DETTE D’INDÉPENDANCE  »

Durant la décennie 1815-1825, la paix revenue en Europe rouvrait la possibilité d’une action française contre Haïti. Non pas une hasardeuse invasion, qui fut vite écartée par la monarchie restaurée, mais un blocus maritime, en vue d’obtenir le dédommagement des colons expropriés de leurs domaines. Selon l’historien Beaubrun Ardouin, le président Jean-Pierre Boyer craignit qu’un tel blocus ne précipite une nouvelle sécession de l’Est, voire du Nord, qui venaient à peine d’être réunis à la République haïtienne. Il jugea donc prévoyant d’« acheter » la tranquillité. En échange d’un traité de paix et de la reconnaissance de l’indépendance, Haïti verserait un tribut.

La transaction fut conclue en 1825, dans des termes désastreux. Le président Boyer accepta à la fois une indemnité astronomique (150 millions de francs or, ramenés à 90 millions en 1838) et une réduction de 50% des droits de douane pour les navires français. Pour payer, il s’endetta auprès de banques françaises. Et pour rembourser les banques, il pressura la paysannerie. Son Code rural, en 1826, tenta de ressusciter le « caporalisme agraire », en une tentative aussi anachronique que vaine.

Peut-être Boyer espérait-il que cette normalisation-humiliation serait, à moyen terme, bénéfique. Au contraire. Elle saigna la population pour des décennies. Elle aspira les revenus issus des exportations de café, dont le cours ne cessait de baisser, puis des exportations de bois, entraînant une déforestation dramatique. Deux cents ans plus tard, Haïti souffre toujours du retard dû à l’acquittement de la « dette d’indépendance ». La société civile en réclame « restitution et réparation ».


Illustration : le président Jean-Pierre Boyer, successeur de Pétion, qui accepta la « dette d’indépendance ».


Les autres articles du dossier

[1Claude Moïse (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution haïtienne (DHRH), Cidihca, 2014, page 118.

[2Déclaration d’indépendance, 1er janvier 1804.

[3Déclaration d’indépendance, 1er janvier 1804.

[4Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome 3, Imprimerie Jr Courtois, 1848, page 132.

[5Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, tome 6, Imprimerie de Moquet, 1856, page 57.

[6Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome 3, Imprimerie Jr Courtois, 1848, page 262.

 
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