Dossier Révolution haïtienne : Un portrait intellectuel du « Spartacus noir »

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Toussaint Louverture, personnalité complexe et réservée, tenait à contrôler son image pour la faire coller au rôle qu’il pensait devoir jouer devant l’Histoire. Ses conceptions fondamentalement révolutionnaires étaient mâtinées d’un net conservatisme. D’où venaient-elles ?

Humanité : L’expérience de l’esclavage est indissociable de la formation de Toussaint, qui est né dans les fers, d’un couple allada déporté à Saint-Domingue. Il a vu les humiliations, les mutilations et la mort. Quand lui-même a été cocher sur l’habitation Bréda, puis propriétaire, il a cherché à limiter les souffrances des esclaves. Et au bout de quelques mois d’insurrection, en 1792, il s’est fixé l’abolition pour objectif.

Lumières : La légende dorée veut que Toussaint ait été un lecteur de l’abbé Raynal, et notamment des passages de son Histoire philosophique des deux Indes menaçant les colons de la vengeance d’un « Spartacus noir ». Il semble bien qu’il s’agisse d’une construction a posteriori, ses alliés français faisant ainsi entrer Toussaint dans leur grille de lecture républicaine… Ce dernier se garda bien de les contredire, ravi de cette image gratifiante.

Catholicisme : C’est plutôt dans la doctrine chrétienne qu’il puisa sa réfutation de la hiérarchie raciale. Il aurait appris à lire auprès des jésuites, qu’il a assistés dans leurs offices. Les jésuites croyaient à leur mission éducative auprès des Noirs, ce qui mécontentait les colons, et provoqua leur expulsion de Saint-Domingue en 1763. Toussaint se lia alors avec leurs successeurs, les capucins, et travailla pour eux dans deux hôpitaux du Cap. Un registre de l’habitation Bréda, en 1785, le décrivait ainsi : « doux », « bigot » et « aime catéchiser »  [1].

Toussaint Louverture lisant l’abbé Raynal, du temps où il était esclave.
Une lithographie commandée par le président Boyer dans les années 1820.

République : En 1792, sans renoncer à ses conceptions religieuses, et tout en se revendiquant toujours du roi, il assimila à grande vitesse les conceptions et le vocabulaire de la Révolution française : liberté, égalité des droits, patrie, vertu, bien public… Après son ralliement à la république, en mai 1794, il maîtrisa parfaitement le jeu des nouvelles institutions, où il eut même, à Paris, ses propres relais.

Science : Moqué dans sa jeunesse pour sa constitution chétive (on le surnommait « Fatras-Bâton »), Toussaint compensa par l’intellect et par sa vaillance qui l’auraient conduit, à deux reprises, à tenir tête à des Blancs. Instruit des plantes médicinales (il était « docteur-feuilles »), son premier titre dans les bandes armées de Biassou fut celui de « médecin ».

Famille : Très soucieux de sa famille élargie, Toussaint voyait dans l’institution familiale un modèle pour la société, dont il avait une vision paternaliste : le propriétaire devait être « le père » de la plantation ; le gouverneur « le père » de la colonie…

Discipline : Sur la plantation Bréda, dans les années 1780, Toussaint fut le bras droit du gérant, Bayon de Libertat. Ensemble, ils traitèrent mieux les esclaves, ce qui réduisit le marronnage et améliora la productivité. D’où sans doute la foi de Toussaint dans la collaboration de classes, qui parcourt ses « règlements de culture » de 1800-1801.

Makandalisme : Partisan d’une société multiraciale, Toussaint n’adhéra jamais au projet d’éradication des Blanc·hes. Il fut sans doute davantage séduit par le messianisme révolutionnaire véhiculé par la légende de Makandal – auquel ses partisans ont pu l’identifier –, mais aussi par sa pratique de la dissimulation, propre aux sociétés secrètes.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


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[1Sudhir Hazareesingh, Toussaint Louverture, Flammarion, 2020, pages 31-58.

 
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