Syndicalisme

Livreurs : ni stigmatisés ni bannis, respectés !

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De plus en plus de sans-papiers, plus souvent en scooter qu’à vélo : avec la baisse des tarifs, le prolétariat à deux roues a évolué ces dernières années. Et avec lui le regard des plateformes, des client·es… et des municipalités. L’union fera la force pour ne plus se faire traiter d’« esclave » ni interdire certaines zones privilégiées.

En France, comme dans le reste du monde, la situation des livreuses et livreurs à deux roues s’est lourdement dégradée ces dernières années. La baisse régulière des tarifs accordés par les plateformes a été à l’origine de plusieurs mobilisations mais aussi d’une mutation des profils des livreurs. Les étudiant·es et jeunes passionné·es de vélo que les plate­formes avaient attiré à leur début ont progressivement délaissé l’activité, certain·es tentant le lancement de coopératives de livraison.

L’allongement des distances à parcourir pour des rémunérations toujours plus faibles ont imposé petit à petit la pratique du vélo électrique, puis du scooter, et la livraison constitue désormais essentiellement un revenu de subsistance pour des exilé·es récemment arrivé·es en France. La mort récente de deux livreurs, en deux jours, à Paris et à Rouen, et le scandale de Cergy avec l’agression raciste d’un livreur, puis de Laval avec une cliente traitant par SMS un livreur d’« esclave » ont rappelé que les accidents du travail et l’exploitation des sans-papiers sont au cœur du modèle économique des plateformes, avec les attaques racistes que cela induit.

Après une multiplication des grèves et des mobilisations cet hiver et une victoire symbolique à Saint-Etienne en mars  [1], les mois d’avril et de mai ont été ponctués de grèves éparses, ­parfois à l’appel de la CGT-Livreurs, comme à Marseille, Rennes, Tarbes, Annecy, Mulhouse… Certains rassemblements concernaient spécifiquement les sans-papiers comme à Lyon. Une manifestation appelée par le Collectif autonome des livreurs de Paris (CLAP) le 18 juin a réuni une centaine d’entre eux, exigeant « du respect ». Pourtant, ces grèves n’ont pas abouti pour l’instant et les principales forces se sont davantage tournées vers des actions plus « institutionnelles  ».

Action juridique : le cas Freechti

Près de 200 livreuses et livreurs de Frichti avaient été « déconnectés » après que Libération ait révélé leur situation irrégulière. Sous le nom de « Freechti », plusieurs dizaines, accompagnés par le CLAP et la CGT, ont entamé un mouvement de manifs, blocages, occupations… pour réclamer leur régularisation, et 66 dossiers ont été déposés aux prud’hommes le 29 avril. En 2020, la CGT avait négocié la requalification d’une partie de ces livreurs sans-papiers dé­connectés. La CNT et Solidaires ont également soutenu. L’audience de jugement est pour le 3 décembre.

Les toutes premières élections professionnelles s’annoncent également pour élire des représentant·es des travailleuses et travailleurs de plateforme, dont une spécifique pour les livreurs à deux roues, en 2022. Ces élections auront lieu ensuite en 2024 puis tous les quatre ans sous l’égide d’une Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (ARPE) et concerneraient 100.000 travailleuses et travailleurs. La CGT a annoncé qu’elle présenterait des militant·es à ces élections. Pour le CLAP, qui s’est rattaché à SUD-Commerces et services – sans pour autant l’annoncer officiellement –, ces élections ne semblent pas primordiales, même s’ils se réjouissent que les rémunérations puissent faire l’objet de négociations. Probablement du fait d’une implantation moindre que la CGT, forte d’une organisation nationale structuré, au sein de la fédération des Transports, d’un appui fédéral et de deux CDD à temps partiel pour le déploiement syndical.

De nouvelles actrices  : les municipalités 

Les mairies commencent prendre une place importante dans la gestion de ces travailleuses et travailleurs, de plus en plus vus comme gênants. Certaines publient des arrêts anti-livreurs, comme c’est le cas à Nantes, où la conflictualité semble avoir été la plus forte et la plus durable dernièrement (voir encadré). Fini de s’amuser de tous ces hommes et femmes à vélo qui roulent en couleur vives avec des sacs volumineux sur le dos, à présent ce sont majoritairement des sans-papiers, qui dérangent lorsqu’ils se rassemblent dans certaines rues pour attendre leurs commandes.

Ce n’est pas étonnant, alors, qu’une candidate de la «  majorité présiden­tielle » aux régionales en Ile-de-France, Marlène Schiappa, ait promis des salles de repos aux livreurs : l’objectif n’est pas de les sécuriser, mais bien de les invisibiliser pendant les – nombreux et non-rémunérés – temps d’attente.

Benjamin (UCL Nantes), Chloé (UCL Lille)

Sous le mot d’ordre « freechti », près de 200 livreurs sans papiers ont manifesté le 9 juin à Paris après que Frichti a suspendu leur collaboration.

LA MAIRIE NE VEUT PAS DE PROLOS À SCOOTER DANS LE CENTRE DE NANTES

Si la piétonisation des quartiers et la lutte contre la pollution sonore et environnementale peuvent être des objectifs louables, la décision de la municipalité « de gauche » de Nantes, depuis le 8 mars, d’interdire le centre-ville aux scooters thermiques a eu pour conséquence directe de jeter dans la pauvreté des centaines de travailleuses et travailleurs sans papiers déjà précaires, à cause de leur outil de travail.

En effet, le vélo n’est plus adapté à des journées de plus de dix heures sur des périmètres élargis, et les scooters électriques représentent un investissement impossible pour l’écrasante majorité. La pandémie, en dopant le secteur de la livraison, a contribué à rendre visible dans le centre-ville de nombreuses et nombreux travailleurs, pour beaucoup racisés, enjoints à bosser en silence et harcelés par la police. Celle-ci n’a d’ailleurs pas hésité à verbaliser des livreurs, sans respecter le mois de transition annoncé par la mairie !

Parmi les livreuses et livreurs, la colère est vive. Le 8 mars, jour d’entrée en vigueur de l’arrêté, une centaine de coursiers en grève se sont rassemblés pour protester contre la décision municipale. En assemblée générale, appuyés par des camarades du NPA, ils ont créé le Collectif des Nantais en lutte, qui a organisé pendant plusieurs week-ends de suite des grèves et des déambulations en centre-ville, pour convaincre restaurateurs et livreurs de ne plus accepter de commandes, et sensibiliser les Nantais à leur cause. Si elle suscite l’hostilité de certains livreurs attachés avant tout à défendre la pratique du vélo, la lutte a attiré l’attention de la presse locale et parfois nationale, et la sympathie des occupant·es du théâtre Graslin, et le soutien de plusieurs organisations (CGT, SUD, UCL, LO, Ensemble, LFI…).

Sous pression, la mairie a accepté de rencontrer une délégation de cinq livreurs mais a refusé pour l’heure toute concession, pariant sur le pourrissement du mouvement. Si beaucoup de livreurs, désabusés, ont repris le travail, acculés par la nécessité financière, un noyau dur cherche à se structurer durablement et envisage de poursuivre le conflit par le canal judiciaire. Cet arrêté municipal nantais et ce qu’il engendre comme difficultés, ne restera probablement pas longtemps une particularité nantaise. Ben

[1« On veut le beurre et l’argent d’Uber », sur Unioncommunistelibertaire.org, 11 mars 2021.

 
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